Les leçons sur le Sensible – Leçon 1 : la nature Sensible de l’homme

Cette « première leçon sur le Sensible » permet d’ouvrir le débat sur les potentialités de la nature humaine. L’enrichissement perceptif est une solution pour appréhender la partie sensible de la nature humaine qui jusqu’alors n’a pas été suffisamment explorée. Le lieu de rendez-vous se situe au centre de la chair du corps Sensible. A travers ce propos, je suis amené à promouvoir l’idée qu’il existe dans l’homme un autrui caché de soi et qu’il convient de pénétrer pour cheminer vers autrui.

 

Lors de la création de mon site personnel, je mentionnais mon intention de livrer ma réflexion en m’émancipant parfois de la forme stricte du discours universitaire. Je voudrais en plusieurs séquences successives, aborder ma réflexion autour du Sensible et offrir ainsi des rendez-vous philosophiques à mes lecteurs.

Je me rends bien compte que la thématique du Sensible ne peut pas être survolée et impose une dimension de profondeur que je souhaite présenter de façon progressive. Quand on étudie le Sensible, on ne peut employer un procédé de grossissement facile sans compromettre son ancrage dans l’existence. En effet, le Sensible prône le vécu corporel comme point de départ à l’exploration de la nature Sensible de l’homme. C’est bien à partir d’une expérience vécue que la question du Sensible est née.

Dès que j’éprouve une manière d’être pendant que j’écris, je suis dans une posture phénoménologique à partir de laquelle je remonte jusqu’au centre de la chair qui porte en elle un sentiment organique, une existence intérieure heureuse qui touche la fibre sensible de la nature humaine.

Pour parvenir au centre de soi, il me paraît pertinent de faire appel à la virtuosité introspective grâce à laquelle le sujet s’observe et se sonde. Le contact avec le Sensible doit se faire dans une allure méthodique qui invite à maximaliser les ressources attentionnelles selon une chronologie bien affûtée mobilisant l’attention d’abord posée sur le champ perceptif habituel pour ensuite dépasser les limites de ce champ perceptif. Apparaît alors un champ phénoménal jusqu’alors tenu en réserve dans un lieu de soi imperçu. On convient ici qu’il ne s’agit pas de percevoir un événement qui serait extérieur à soi, il s’agit d’un événement qui se joue à l’intérieur du corps, convié à apparaître dans le champ de la conscience.

Le paradigme du Sensible est né d’une question simple : la nature humaine est elle plus grande que l’homme lui-même ? En effet, ce que l’homme aperçoit de sa nature humaine est probablement en deçà de sa potentialité. Pour répondre à cette question, il faut que l’homme déploie envers lui-même un geste d’altérité afin d’expérimenter et d’actualiser la partie de sa nature humaine qui n’a pas été encore explorée et qui est ancrée dans sa vie subjective Sensible. Ce constat invite le sujet à instaurer une relation avec lui-même pour découvrir la dimension Sensible de la nature humaine. Dans une telle relation, le corps devient l’élément principiel de la relation à soi puisque le lieu de Sensible demeure dans l’intériorité du corps.

Dans la perspective du Sensible, l’homme est invité à explorer le plus grand de lui-même en lui-même et non le plus grand que soi. C’est l’enrichissement perceptif poussé à son paroxysme qui ouvre l’accès à l’actualisation de cette potentialité de la nature humaine. Derrière cet enjeu, il y a une volonté de retrouver une qualité de présence à sa propre vie.

L’appréhension du corps Sensible ne prend sens pour un sujet que si ce dernier l’a vécu dans sa propre chair. Le Sensible n’est pas seulement un lieu de soi au cœur de sa chair, c’est aussi un mode de préhension de soi-même, une forme de septième sens spécialisé dans la perception de soi.

Dans la lignée de cette argumentation, il m’apparaît opportun d’attirer l’attention sur les différents rapports au corps. Dans ma thèse doctorale, j’ai répertorié toute une gamme de rapports au corps qui se déclinent selon le niveau perceptif de l’observateur qui va de « j’ai un corps », vers « je vis mon corps », puis « j’habite mon corps, pour aller vers « je suis mon corps ».

Que signifie : « J’ai un corps » ? Cela représente le corps objet considéré comme une machine, utilitaire, un simple exécutant soumis à la commande volontaire de la personne. Dans ce cas de figure, le rapport au corps définit en réalité une absence de rapport car le « propriétaire » ne recrute à son égard aucun effort perceptif et ne sollicite envers lui qu’une attention de faible niveau.

En revanche, « je vis mon corps » est déjà un corps ressenti qui nécessite un contact perceptif. Cependant, à ce stade, la perception est souvent réduite à un rapport avec les états physiques : tensions, détente, douleurs, plaisir, etc.

C’est seulement lorsque « j’habite mon corps » que le corps devient sujet, lieu d’expression de soi à travers le ressenti, impliquant un acte de perception plus élaboré envers le corps.

Enfin, la notion de « je suis mon corps » emporte avec elle la dimension du corps Sensible. Ici, le corps fait partie intégrante du processus réflexif de la personne à travers des tonalités qui livrent un fort sentiment d’existence.

J’ai souvent écrit sur la praxis du Sensible en tentant de réhabiliter le corps Sensible dans l’expérience humaine. Dans cette optique, j’ai soumis certaines thèses philosophiques, celles en particulier des phénoménologues, au verdict de l’expérience corporelle subjective. Ici, je souhaite aborder la posture du « savoir attendre » qui me semble la plus adéquate pour exprimer le caractère progressif de l’accès à mon propos.

Dans ce cadre d’observation, le « savoir attendre » c’est d’abord ne pas anticiper sur ce qui va advenir. Depuis cette posture d’accueil le sujet analyse les contenus de vécus qui se donnent dans le rapport avec le Sensible, lui donnant le sentiment de s’engager dans les instances les plus intimes du sens de la vie et qui vont bien au-delà d’une simple considération émotionnelle et affective puisqu’il était question de la mise en oeuvre d’un sujet au cœur de son existence vivante et animée.

Que découvre-t on au sein de cette posture ? On découvre un ordre chronologique d’apparition d’états qui sont en adéquation avec la capacité de perception et de compréhension de l’observant. Dans ces conditions l’observation permet de noter l’existence de plusieurs changements d’état lesquels touchent cinq niveaux différents du rapport au corps Sensible.

Le niveau méta psychologique qui livre des états de sérénité, d’humilité, de paix, etc.

Le niveau méta affectif fait de tonalités de joie, de bonheur, d’amour, de saveur, etc.

Le niveau méta conscient qui ouvre à la discrimination très subtile de tonalités internes telles que la chaleur, la globalité, la profondeur, un sentiment de présence à soi et un sentiment d’existence.

Le niveau du sensible, véritable 7ème sens, sens de la matière où s’élabore une conscience immanente.

Enfin le niveau pré réflexif du Sensible qui donne accès à une pensée spontanée porteuse de sens et de créativité.

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