Les Leçons sur le Sensible – Leçon 6 à l’usage des étudiants de second et troisième cycle universitaire : Le modèle de la dynamique de recherche anticipation / émergence

Cet article intitulé « La dynamique de recherche anticipation / émergence : approche catégorielle innovante du récit autobiobiographique d’une patiente ayant traversé l’épreuve du cancer » a fait l’objet d’une communication lors du colloque organisé par le réseau international francophone de recherche qualitative (RIFReQ) qui s’est tenu à Montpellier en juin 2011

La construction d’une méthodologie de recherche s’inscrit nécessairement dans des concepts fondamentaux et des applications pratiques. Cette communication présente le modèle de la dynamique de recherche anticipation/émergence et le projet qu’il porte : Comment articuler la dynamique anticipatrice avec la dynamique créative et émergente ? Dans cette perspective, la notion d’anticipation ne renvoie pas seulement au fait de « prévoir », mais concerne aussi la dynamique  de réciprocité  créative qui s’instaure entre le chercheur et les données qu’il étudie. C’est dans cet esprit que nous avons formulé les six étapes de la dynamique de recherche anticipation/émergence appliquée au récit autobiographique d’une étudiante qui a traversé l’épreuve du cancer. Notre propos ici ne vise pas l’analyse exhaustive du récit autobiographique en question, mais présente  l’organisation et l’agencement des différentes étapes de l’analyse sous l’éclairage de la dynamique de recherche anticipation/émergence.

Introduction

La présente communication amorce une réflexion sur les aspects méthodologiques de la dynamique de recherche anticipation/émergence (Bois, 2011). Nous sommes conscients de dessiner une sorte d’esquisse de recherche à la fois subjective alimentée par l’intuition, l’imagination et le sensible et objective résultant d’une pratique de la recherche ancrée sur les données selon un codifié bien campé. Le titre de notre communication : «  La dynamique de recherche anticipation/émergence : approche catégorielle innovante du récit autobiographique d’une patiente ayant traversé l’épreuve du cancer » invite à explorer un axe épistémologique et méthodologique pragmatique et éthique. Pragmatique dans le sens où l’intention est résolument orientée vers une démarche didactique facilitant la démarche de recherche de l’étudiant, lui procurant une sorte de guide pratique. Et éthique car elle soulève la problématique liée à la dynamique anticipatrice de la recherche qui est souvent opposée à tort à la dynamique créative. En choisissant de développer le thème de l’anticipation associée simultanément à la créativité, nous nous situons dans une étape préscientifique qui tente de répondre à la problématique : Comment articuler la dynamique anticipatrice avec la dynamique créative et émergente ?

La démarche anticipatrice est née de la préoccupation d’aider les étudiants en formation à la recherche à élaborer un mouvement de problématisation bien articulé rejoignant en cela le propos de J. Chevrier : « la problématique fournit au lecteur les éléments nécessaires pour justifier sa recherche. En cela, elle constitue essentiellement un texte argumentatif présentant le thème de recherche, un problème spécifique se rattachant à une question générale et les informations nécessaires pour soutenir m’argumentation servant à justifier la recherche elle-même » (1997, p. 51). Dans le prolongement de cette pensée, nous considérons que la recherche engage nécessairement une logique anticipatrice qui vient répondre en partie à « l’errance épistémologique ».

Une autre problématique se posant à l’étudiant en formation à la recherche concerne le choix méthodologique qu’il doit faire parmi la multiplicité des méthodes proposées. En effet, comme le souligne Van der Maren : « Nous avons besoin encore de clarifier les différences entre la trentaine de courants de recherche qui se réclame de l’étiquette recherche qualitative »  (2009, p. 2) C’est un fait, la multitude des méthodes de recherche pousse parfois l’étudiant à faire un « bricolage épistémique et méthodologique » et l’on comprend mieux alors, la problématique de l’« errance épistémologique » relevée chez certains étudiants. Face à cette situation, l’impression générale qui en découle est la nécessité de proposer une dynamique de recherche codifiée et  anticipatrice où apparaîtrait l’étudiant dans ses choix, ses prévisions et ses stratégies.

Cependant, cette dynamique anticipatrice doit rester ouverte à l’émergence en devenant le socle d’où se détacheraient des propriétés émergentes fortes sur un fond théorique et expérientiel déterminé. Dans cette perspective, le chercheur  confère à l’imagination un sens d’ouverture herméneutique : « C’est l’imagination qui est le don le plus important du chercheur. Imagination ne signifie naturellement pas ici une aptitude à se représenter n’importa quoi. Au contraire. L’imagination a une fonction herméneutique, elle est au service du sens de ce qui est digne d’être interrogé. » (Gadamer, 1982, p. 36). Pour H. Gadamer,  l’imagination n’est pas seulement prévision, mais  relation de réciprocité qui s’instaure entre le chercheur et les données qu’il étudie. L’anticipation dans ce cas n’est pas chose arrêtée, mais chose en devenir, elle est le germe de la dynamique créatrice faisant du chercheur « un être de projet », mais aussi comme le suggèrent P. Paillé et A. Mucchielli, « un être en projet » (2008, p. 65).

Cette communication privilégie la dynamique de recherche anticipation/émergence comme procédure méthodologique capable de donner une détermination structurante et une disposition aux émergences. Dans cette perspective « l’anticipation imaginaire » se doit de respecter la cohérence qui préside à toute recherche comme le proposent S. Martineau, D. Semard & C. Gauthier : « Imagination certes, mais imagination contrôlée ! D’abord parce que le problème et la solution sont soumis aux règles et aux normes d’un champ disciplinaire donné, ensuite parce que le problème et sa solution sont également soumis, de manière plus générale, aux règles de la logique et de la rationalité » (2001, p. 9)

Nous tenons à préciser que cette communication vise à présenter la dynamique de recherche anticipation/émergence dans sa portée didactique. Nous avons bâti ce projet à partir de ma (Danis Bois) pratique d’enseignant confronté aux difficultés rencontrées par les étudiants en formation à la recherche, à partir de l’application de la dynamique de recherche anticipation/émergence à ma (Hélène Bourhis) recherche doctorale et  sur la base de l’analyse de mon (Ghislaine Bothuyne)  récit autobiographique dont la thématique porte sur la confiance face à l’épreuve de la maladie.

Le contexte de notre recherche est le département de psychopédagogie perceptive inséré aux sciences humaines et sociales de l’université Fernando Pessoa (Porto). Ce département est ouvert aux recherches portant sur l’éducation thérapeutique et son champ d’investigation répond à la tendance actuelle d’ouvrir aux usagers des espaces de parole ou d’écriture leur permettant de déployer une compréhension du sens de l’expérience de la maladie. Le propos de E. Gagnon va dans ce sens : « de multiples façons, le malade est aujourd’hui invité à témoigner de son expérience, à exprimer le  bouleversement vécu et à faire connaître ses besoins » (2005, p. 648) C’est au sein d’un cursus de master en psychopédagogie perceptive que G. Bothuyne a rédigé un récit de vie de 80 pages retraçant sa traversée de l’épreuve du cancer.

Notre propos ici ne vise pas l’analyse exhaustive du récit autobiographique en question, mais concerne la présentation de l’organisation et l’agencement des différentes étapes de l’analyse sous l’éclairage de la dynamique de recherche anticipation/émergence. Dans ce contexte, nous présenterons les six premières étapes de la dynamique de recherche anticipation/émergence dans lesquelles seront insérés les illustrations pratiques de la méthode d’analyse appliquée au récit de vie qui aborde la place de la confiance face à l’épreuve du cancer.

La présentation de notre communication met en exergue la dialectique anticipation/créativité, la notion d’horizon épistémologique et méthodologique, la construction des objectifs opérationnels, la création d’une grille classificatoire, la création d’énoncés phénoménologiques, et enfin l’analyse et/ou intrigue phénoménologique. Nous avons privilégié l’axe méthodologique de la dynamique de recherche anticipation/émergence délaissant du même coup la posture épistémologique, la formulation théorique et conceptuelle ainsi que la discussion critique. `

1. Présentation du modèle de la dynamique de recherche anticipation/émergence

L’utilisation judicieuse d’un ensemble de méthodes qualitatives va bien sûr de paire avec une attitude d’ouverture. Selon P. Paillé (2008), la pensée qualitative, si souple et plurielle soit elle, doit être en perpétuel mouvement. C’est dans cet esprit qu’a été modélisée la démarche de recherche anticipation/émergence qui allie l’anticipation et la créativité. Dans ce contexte, les termes « anticipation/ émergence » désignent ce qui est relatif à l’avenir et vise de façon permanente l’horizon dans une logique relationnelle, tandis que le terme « dynamique » représente le déploiement processuel cohérent de la recherche où chaque étape est en lien avec la précédente et introduit l’étape à venir dans un mouvement amplificateur (Bois, 2011). 

1.1. Dialectique Anticipation / Émergence

Comme nous l’avons précisé en introduction, il n’est pas simple pour l’étudiant, de concilier le sens de l’anticipation avec l’émergence dans la mesure où ces deux mouvements de la recherche peuvent apparaître antinomiques. D’un côté, l’étudiant doit imaginer la dynamique de sa recherche en s’appuyant sur une toile de fond théorique structurelle visant l’horizon, et de l’autre il doit saisir les émergences qui se donnent en temps réel de son action de recherche. Progressivement, dans le cadre de certaines recherches, la dynamique de recherche prospective s’est avérée pertinente en tant que méthodologie de recherche reprenant, même si cela se situe dans un autre registre, la pensée de S. Martineau, D. Semard & C. Gauthier « Ouvrir des questions porteuses ; construire ou mettre en forme, proposer un nouvel arrangement qui donne à voir autrement, à penser l’inédit ; réfléchir ou spéculer patiemment, circuler entre l’intuition vive et l’argumentation raisonnée ; communiquer ou agencer les arguments en vue de persuader. » (2001, p. 9).

Notons également que la dynamique de recherche anticipation/ émergence n’est pas éloignée de l’approche qualitative par questionnement analytique qui invite le chercheur à exercer son intentionnalité au contact des données : «  Lorsqu’un chercheur aborde un corpus de données qualitatives avec l’intention de l’analyser, c’est qu’il veut savoir certaines choses. L’effort qu’il a consenti pour recueillir, avec toutes les précautions utiles, des observations nouvelles et des entretiens inédits et motivé par l’espoir de trouver réponse à ses questions de recherche par le biais du travail proximal avec le matériau empirique. » (Paillé et Mucchielli, 2008, p. 141)  Notons que la dynamique de recherche anticipation/émergence étend cette posture à toutes les étapes de la recherche, le chercheur commence avec un cadre partiel de concepts locaux et généraux et imagine le processus de sa recherche avant de la mettre en forme sur le papier. Cette dynamique imaginaire est un séquence importante de la recherche .

1.2.  L’horizon épistémologique et méthodologique

L’horizon épistémologique représente le fil conducteur reliant chacune des étapes entre elles en leur donnant à chaque fois plus de profondeur et d’amplitude. Ainsi, l’horizon commence dès la construction du titre de la thèse où doivent apparaître les masses critiques de la thèse. Le sous-titre révèle parfois le terrain d’application,  la population,  la méthode d’analyse ou encore l’objet. Tandis que la question de recherche  offre une amplitude supplémentaire dans la mesure où elle invite le chercheur à définir ce qui pose problème.

Dans ce contexte, la dynamique d’anticipation vise l’unité dynamique d’ensemble en lien avec le contexte d’interprétation se rapprochant du même coup des consignes de P. Paillé et A. Mucchielli : « Le contexte d’interprétation est pertinent lorsqu’il est en accord avec sa problématique, ses orientations de recherche et sa sensibilité théorique, et qu’il est en prise directe avec le matériau analysé. » (2008, p. 255). Rappelons que la dynamique anticipation/émergence traverse toute les étapes de la recherche se situe ainsi en amont du contact avec le texte  mobilisant chez le chercheur la capacité de relier chaque étape avec la précédente et avec ce qui advient.

Illustration pratique :

Prenons l’exemple du titre et du sous titre du mémoire de recherche de G. Bothuyne. Le titre et le sous-titre évoquent les axes d’investigations futurs. Ainsi, le titre, La confiance immanente dans l’épreuve du cancer indique les trois masses critiques qui seront déployées : la confiance, le caractère immanent de l’expérience et la nature de l’épreuve, tandis que le sous-titre, Démarche autobiographique renvoie à la posture épistémologique que le chercheur adoptera  et à la méthode de recueil de données.

La formulation de la question de recherche : « En quoi et comment la confiance qui se donne dans la relation au sensible permet-elle de traverser l’épreuve de la maladie cancéreuse ? » intègre les masses critiques annoncées dans le titre et le sous-titre tout en offrant de nouvelles perspectives en lien avec l’horizon épistémique et méthodologique. Ainsi, la question de recherche précise le caractère immanent de la confiance étudiée (la relation au sensible) et les trois orientations de la recherche : le processus (en quoi et comment ?) les conditions (se donnent dans le relation au sensible), les effets (permet de traverser l’épreuve de la maladie cancéreuse).

1.3. Construction des objectifs opérationnels

Habituellement, à la suite de la formulation de la question de recherche le chercheur présente les objectifs généraux. Dans le contexte d’une dynamique de recherche anticipation /émergence, les étudiants sont invités à construire des objectifs opérationnels  qui orienteront de façon forte les étapes suivantes de la recherche (le mode de recueil des données, le mode d’analyse).

Illustration pratique :

Il est important de commencer l’aventure méthodologique en développant des objectifs opérationnels qui constituent l’élément central et le fil conducteur de l’analyse catégorielle à venir. Dans le cadre de la recherche de G. Bothuyne, les objectifs opérationnels se déclinent ainsi :

  • Analyser mon itinéraire concernant le rôle de la confiance dans la traversée de l’épreuve du cancer
  • Identifier les caractéristiques de la confiance qui se donne dans l’expérience du sensible.
  • Définir l’influence de cette confiance sur les difficultés rencontrées dans le parcours de la maladie.

La  logique relationnelle, qui sous tend les objectifs opérationnels reprend les éléments cibles de la question de recherche et la précise  en y ajoutant le projet d’explorer les contours et les caractéristiques de la confiance qui se donne dans l’expérience du sensible. Par ailleurs, et c’est important, les objectifs opérationnels définissent les orientations de la structure de l’analyse classificatoire.

1.4. Création d’une grille classificatoire

Dans le cadre de la dynamique de recherche anticipation /émergence le chercheur adopte une approche résolument catégorielle : « La catégorie se situe, dans son essence, bien au delà de la simple connotation descriptive ou de la rubrique dénominative. Elle est l’analyse, la conceptualisation mise en forme, la théorisation en progression. » (Paillé et Mucchielli, 2008, p. 233). Pour ces deux auteurs la catégorie emporte une destinée théorisante et conceptuelle , « créer une catégorie, c’est déjà mettre en marche l’articulation du sens des représentations, des vécus et des événements consignés. » (Ibid., p. 238).

Selon la logique relationnelle qui préside à la dynamique de recherche anticipation /émergence, les catégories commencent à poindre dès la thématique de la recherche, puis se précisent dans la question de recherche et les objectifs opérationnels pour se retrouver en première ligne dans la construction du modèle d’analyse des données et dans l’analyse phénoménologique interprétative (Bois, 2011). Au delà de la forme qu’elle donne à voir, la catégorie permet d’accéder à la représentation théorique et conceptuelle de chacun des termes. Par exemple, le terme « confiance immanente » emporte avec lui une charge conceptuelle et théorisante et ne peut dans ce cas être assimilé à une thème ou à une rubrique.

 Il convient de préciser que la grille catégorielle se rapproche des grilles classiquement utilisées en recherche qualitative. « Chaque fois qu’un portion de témoignage semblera correspondre à l’une ou l’autre des catégories préconstruites, l’analyste devra appliquer la catégorie correspondante jusqu’à ce que se dégage un paysage d’ensemble » (ibid. p. 244)

Le chercheur évitera toutefois soigneusement « l’effet de clôture » (ibid., p. 245) qui pourrait être engendré par l’approche catégorielle a priori et devra s’ouvrir à la créativité sous la forme de catégories émergentes lorsque les données échappent à la construction anticipée.

Illustration pratique :

Reprenons notre exemple. La grille classificatoire a été élaborée par G. Bothuyne sur la base des objectifs opérationnels. Cette catégorisation servira de point de départ pour pénétrer le texte de façon non naïve et finalement ciblée sur les données sensées répondre à la question de recherche et aux objectifs opérationnels.

 

                                Grille classificatoire

Catégories

Itinéraire concernant le rôle de la confiance dans la traversée de l’épreuve du cancer

Caractéristiques de la confiance qui se donne dans l’expérience du sensible

Influences de la confiance immanente sur les difficultés rencontrées dans le parcours de la maladie

 

Sur cette assise catégorielle, le chercheur saisira des catégories émergentes, comme par exemple les « enjeux de la confiance envers les acteurs du soin », les « enjeux de la confiance dans les phases critiques de la maladie », etc.    

1.5. Création d’énoncés phénoménologiques

L‘énoncé  phénoménologique est très proche de l’énoncé phénoménologique présenté par P. Paillé et A. Mucchielli : «  De façon plus précise et explicite que le thème, l’énoncé permet de résumer, synthétiser ou reformuler un extrait. Il nécessite une lecture attentive et respectueuse de l’essence du témoignage livré où de la logique propre aux événements rapportés » (Ibid., p. 14). Cependant, l’énoncé phénoménologique possède ses propres caractéristiques dans la mesure où il conserve un lien étroit avec le projet initial porté par les objectifs opérationnels et présage l’analyse phénoménologique à venir. C’est à partir d’un seuil de saturation de chaque portion que le chercheur par essais successifs trouvera la formulation la plus opérationnelle pour préfigurer l’analyse phénoménologique cas pas cas.

Illustration pratique :

Parmi les trois catégories présentées par G. Bothuyne, nous avons choisi avons pris l’exemple de la catégorie : Itinéraire concernant le rôle de la confiance dans la traversée de l’épreuve du cancer. Les énoncés phénoménologiques apparaissent ici en gras.

 

Exemple d’énoncés phénoménologiques

Catégorie

(reprend un objectif opérationnel et vise à la classification des données en lien avec le projet initial)

Catégories phénoménologique

 

(analyse profonde et synthétique qui vise à saturer la signification des données)

Itinéraire concernant le rôle de la confiance dans la traversée de l’épreuve du cancer

histoire familiale et personnelle et rendez-vous avec la maladie  « mon père est décédé à 59 ans d’un cancer du péritoine, mon frère ainé lutte contre un cancer du poumon, il a 51 ans. Me voilà avec des handicaps supplémentaires. » ( G., l. 330-332)le sentiment d’être née sous une mauvaise étoile « J’ai pris conscience que pour moi la vie ne pouvait être que difficile : je ne pouvais l’envisager autrement » (G., l. 1192-1194)

réactions psychiques en lien avec la perte de confiance lorsqu’elle est confrontée au diagnostique

« ces trois mots (cancer du rein) ont un poids incommensurable, beaucoup trop lourd pour ma petite personne » (G., l. 115-116)

« je suis dans un état de choc, d’effondrement suite au diagnostique… je suis paumée, j’ai besoin d’aide » (G., l. 171-173)

 « Il fait encore plus sombre en moi, sombre et triste à mourir » (G., l. 134-135)

l’expression somatique de la perte de confiance face au caractère anxiogène de la maladie

« Cette chose qui peu à peu me gagne : la peur…la peur au ventre » (G., l. 69-70)

« j’ai froid, l’angoisse gagne du terrain » (G., l. 86-87)

« je sens mon diaphragme se resserrer et ma respiration devenir difficile » (G., l. 375-376)

les enjeux de la confiance envers les acteurs de soin et notamment envers le médecin qui lui annonce sa maladie

« c’est son attitude dans les minutes qui suivent qui me précisa mon état, posant ses notes et les clichés, il fuit mon regard à plusieurs reprises : c’est donc bien ça ! » (G., l. 101-103)

« Ce qui n’avait pas été dit avait du coup un poids intolérable »  (G., l. 106)

1.6. Analyse et/ou intrigue phénoménologique

La structure de l’analyse phénoménologique reprend les catégories et les énoncés phénoménologiques et s’organise de la manière suivante :

  • Fiche signalétique du participant : prénom, sexe, âge et contexte ;
  • Organisation générale de l’analyse phénoménologique structurée s’appuyant sur les catégories anticipées et émergentes. Dans le prolongement de notre démonstration, l’organisation structurelle de l’analyse phénoménologique reprend les trois catégories anticipées : Itinéraire concernant le rôle de la confiance dans la traversée de l’épreuve du cancer ; Caractéristiques de la confiance qui se donne dans l’expérience du sensible ; Influences de la confiance immanente sur les difficultés rencontrées dans le parcours de la maladie ;
  • Organisation de l’analyse phénoménologique  proprement dite : chaque séquence de l’analyse commence par une courte introduction (Exemple : Ghislaine rapporte dans son récit de nombreux passages relatant son… )  suivi de l’énoncé phénoménologique (Exemple : histoire familiale et personnelle et son rendez-vous avec la maladie ) ; puis de la retranscription de la donnée pure (entre guillemets et en italique) et de sa référence (entre parenthèses) (Exemple : « mon père est décédé à 59 ans d’un cancer du péritoine, mon frère ainé lutte contre un cancer du poumon, il a 51 ans. Me voilà avec des handicaps supplémentaires. » (G., l. 330-332)

Illustration pratique :

Ghislaine rapporte dans son récit de nombreux passages relatant son histoire familiale et personnelle et son rendez-vous avec la maladie : « mon père est décédé à 59 ans d’un cancer du péritoine, mon frère aîné lutte contre un cancer du poumon, il a 51 ans. Me voilà avec des handicaps supplémentaires. » (G., l. 330-332). Le décès de son père suite à un cancer et l’atteinte de plusieurs membres de sa famille de cette maladie lui donnent le sentiment d’être née sous une mauvaise étoile : « J’ai pris conscience que pour moi la vie ne pouvait être que difficile : je ne pouvais l’envisager autrement » (G., l. 1192-l194).

Par ailleurs, elle rapporte différentes réactions liées à la mise à l’épreuve de sa confiance à l’annonce de sa maladie et témoigne des enjeux de la confiance envers les acteurs de soin et notamment envers le médecin qui lui annonce sa maladie : « c’est son attitude dans les minutes qui suivent qui me précisa mon état, posant ses notes et les clichés, il fuit mon regard à plusieurs reprises : c’est donc bien ça ! » (G., l. 101-103) « Ce qui n’avait pas été dit avait du coup un poids intolérable »  (G., l. 106) Dès lors, Ghislaine décrit un ensemble de réactions psychiques en lien avec la perte de confiance lorsqu’elle est confrontée au diagnostique : « ces trois mots (cancer du rein) ont un poids incommensurable, beaucoup trop lourd pour ma petite personne » (G., l. 115-116) ; puis elle rapporte l’état de choc et d’effondrement qui l’anime à ce moment là : « je suis dans un état de choc, d’effondrement suite au diagnostique… je suis paumée, j’ai besoin d’aide » (G., l. 171-173). Aux réactions psychiques s’ajoute l’expression somatique de la perte de confiance face au caractère anxiogène de la maladie : « Cette chose qui peu à peu me gagne : la peur…la peur au ventre » (G., l. 69-70) ou encore : « je sens mon diaphragme se resserrer et ma respiration devenir difficile » (G., l. 375-376)

Intrigue phénoménologique

L’écriture doit être fluide et garder son caractère descriptif et oral. L’analyse phénoménologique prospective est validée lorsqu’en l’absence des portions de témoignages des participants, la cohérence reste et que l’intrigue apparaît en respectant la ligne chronologique du témoignage, voire même en la reconstruisant selon une dynamique argumentative. L’analyse unifie les données en explicitant les contenus implicites, offrant alors un mouvement interprétatif de haut degré de compréhension. Cette étape de la recherche annonce le mouvement herméneutique qui ne sera pas développé ici.

Illustration pratique :

Ghislaine rapporte dans son récit de nombreux passages relatant son histoire familiale et personnelle et son rendez-vous avec la maladie. Le décès de son père suite à un cancer et l’atteinte de plusieurs membres de sa famille de cette maladie lui donnent le sentiment d’être née sous une mauvaise étoile.

Par ailleurs, elle rapporte différentes réactions liées à la mise à l’épreuve de sa confiance à l’annonce de sa maladie et témoigne des enjeux de la confiance envers les acteurs de soin et notamment envers le médecin qui lui annonce sa maladie. Dès lors, Ghislaine décrit un ensemble de réactions psychiques en lien avec la perte de confiance lorsqu’elle est confrontée au diagnostique, puis elle rapporte l’état de choc et d’effondrement qui l’anime à ce moment là. Aux réactions psychiques s’ajoute l’expression somatique de la perte de confiance face au caractère anxiogène de la maladie 

En guise de conclusion : vers une pratique phénoménologique

Le dynamique de recherche anticipation /émergence constitue un nouvel apport aux méthodologies de recherche qualitatives déjà existantes. A travers cette communication, nous avons souhaité ouvrir le débat sur les enjeux méthodologiques qui différencient la capacité de prévoir et celle d’anticiper. Dans cette perspective, « prévoir » emporte l’idée d’une intention linéaire qui vise un objectif donné, tandis que « anticiper » renvoie à la capacité d’annoncer un ensemble de possibles tout en restant ouvert aux émergences. C’est dans cette dynamique qu’est abordée la formulation des objectifs opérationnels qui constituent le cœur de cette méthodologie. En effet, les objectifs opérationnels, dans ce contexte présagent et préfigurent l’approche catégorielle de l’analyse et représentent un condensé du thème de la recherche, du sous titre et de la question de recherche. Nous avons déployé  les six étapes de la dynamique de recherche anticipation /émergence. Les deux premières concernent l’horizon conceptuel général de la recherche et les quatre autres appartiennent à la praxis qui conduit vers l’horizon méthodologique.

Recourir à une modélisation prospective, du moins c’est notre souhait,  permet à l’étudiant en formation à la recherche de s’appuyer sur des repères méthodologiques qui facilitent la dynamique de sa recherche.

 

Références :

Bois D., Bourhis H., Bothuyne G. (2013). La dynamique de recherche anticipation / émergence : approche catégorielle innovante du récit autobiobiographique d’une patiente ayant traversé l’épreuve du cancer. Colloque RIFREQ : Du singulier à l’universel. Université de Montpellier.

Site de RIFReQ : http://www.recherche-qualitative.qc.ca/reseau_inter.html#colloques

 

Bibliographie :

Bois, D. (2007). Le corps sensible et la transformation des représentations chez l’adulte : vers un accompagnement perceptivo cognitif à médiation du corps sensible. Thèse de doctorat européen en Science de l’éducation, Université de Séville.

Bois, D,  Bourhis H., Berger E. (2010). L’approche somato-psychique dans le champ de l’éducation thérapeutique. Analyse biographique du récit de vie d’un patient formateur face à l’épreuve du cancer, Congrès international, AREF (actualité de la recherche en éducation et en formation). Récupéré à :  https://plone2.unige.ch/aref2010

Bothuyne, G. (2010). La confiance immanente dans l »épreuve du cancer. Démarche autobiographique. Mémoire de Mestrado en Psychopédagogie perceptive, Université Fernando Pessoa, Porto.

Chevrier, J. (1997) La spécification de la problématique, dans Benoît G. Recherche sociale : de la problématique à la collecte des données, Ste Foy : PUQ.

Gadamer H.-G., (1982) L’art de comprendre : Herméneutique et tradition philosophique. Paris : Aubier.

Gagnon, G., (2005) Figure de la plainte : la douleur, la souffrance et la considération, dans Médecines/sciences, 648-651, M/S N° 6-7, Vol 21, juin-juillet 2005.

Humpich M., Bois, D. (2007) Pour une approche de la dimension somato-sensible en recherche qualitative, In Recherche Qualitative – Hors Série – N°3 – Actes du colloque Bilan et Prospectives de la Recherche qualitative. ISSN 1715-8702 – Communication présentée au 1er Colloque International sur les Méthodes Qualitatives, 26-27-28 juin 2006, Centre Universitaire Du Guesclin de Montpellier – Béziers France.

Martineau, S., Semard, D., & Gauthier, C. (2001) Recherche théorique et spéculative : considérations méthodologiques et épistémologiques, Dans Recherche qualitative, Vol 2, pp.3-32, Récupéré dans www.recherche-qualitative.qc.ca/Textes_PDF/22Martineau3.pdf

Paillé, P., & Mucchielli, A. (2008). Analyse qualitative en sciences humaines et sociales. Paris : Armand Collin.

Van der Maren J.-M. (2009) la recherche qualitative, instruments stratégiques d’émergence d’une discipline « éducation », actes du 2ème colloque international francophone sur les méthodes qualitatives – 25 et 26 juin 2009. Lille.