juil 04

Danis Bois – Une autre histoire sur le mouvement interne au début de la fasciathérapie

Ma rencontre avec le mouvement interne

IMG_2573Tout à commencé quand, jeune ostéopathe, j’étais intrigué par la présence d’une dynamique interne que je percevais dans les tissus de façon concrète dans ma pratique de cette thérapie manuelle. Conjointement à cette période, qui se situe à la fin des années 70, je découvrais la dimension métaphysique de ce phénomène à travers les convictions portées par les grands fondateurs de l’ostéopathie. Derrière le concept cher à l’ostéopathie « Le mouvement c’est la vie » je prenais conscience que ce concept allait bien au-delà de la simple restauration de la mobilité des articulations du corps et de ses effets sur la santé, il fallait entendre que « tout ce qui vit est en mouvement, et que la vie elle-même se manifeste sous la forme de mouvement » (Sutherland). Le fondateur de l’ostéopathie, A. Still offrait une perspective plus large à ce concept en lui associant la dimension de Dieu, « La vie est cette force calme envoyée par Dieu pour vivifier toute nature. »

Cet esprit, anima les premiers pas de l’ostéopathie et ceux des grandes figures de cette thérapie du début du XXème siècles, où comme le disait Becker, il fallait réveiller la connaissance de la divinité pour qu’elle guide la main du praticien. C’est à cette ostéopathie que j’ai été formé, sans pour autant adhérer pour autant à cette dimension de Dieu, qui me semblait excessive dans la manière d’être énoncée. Mais le fait était là, je ne pouvais pas le contester, il y avait bien un principe de force dans le tissu, dont l’origine dépassait à l’évidence la main de l’homme.

Je reconnais avoir été intrigué, voire même bouleversé par les phénomènes que ma main percevait dans l’intériorité des corps, au point que j’avais fini par questionner mes vécus sous l’angle de la métaphysique, même si à l’époque, je n’entendais rien à la philosophie. Je percevais des sensations qui me donnaient le sentiment de partager avec autrui quelque chose de plus grand que l’homme, ou pour le moins qui dépassait mon entendement. J’adhérais bien sûr, pour l’avoir expérimenté, à l’idée que la vie se manifeste sous la forme d’un mouvement interne et invisible à l’œil nu, mais je voulais mieux comprendre ce phénomène et m’engageais dans une recherche plus approfondie.

Les années 80, ont marqué le début de la fasciathérapie et mon éloignement de l’ostéopathie. J’ai beaucoup écrit sur ce tissu qui aujourd’hui a trouvé ses lettres de noblesses au niveau scientifique et ne reviendrais pas sur cet aspect souhaitant rester au plus près de ma thématique. Il me semble cependant important de préciser que durant toute la période de modélisation de la fasciathérapie, je continuais à me passionner pour le mouvement interne, mais cette fois-ci avec un regard incluant une dimension écologique. J’entrevoyais le mouvement interne comme une manifestation de la nature.

Dans cette nouvelle perspective le mouvement interne devenait une propriété naturelle de la nature humaine, présent chez tous, mais non conscientisé, non perçu sans un entraînement particulier.

Parmi toutes les potentialités à actualiser pour entrer en relation avec le mouvement interne, j’optais pour l’enrichissement de la potentialité perceptive qui m’apparaissait la plus adéquate pour saisir le flux permanent qui anime la matière. Naissait alors, un vif intérêt pour l’étude de perception sous toutes ses formes, m’entraînant vers de nouveaux horizons touchant les neurosciences, la psychologie et la philosophie.

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juin 08

Petite histoire sur le mouvement interne en fasciathérapie

Au début de mon parcours professionnel, j’étais influencé par l’esprit rationnel qui dominait le monde biomédical où seuls les éléments objectifs ont droit de cité. Mais progressivement, mes points de vue au contact du vécu associé à ma pratique se renouvelaient et je construisais ainsi un rapport différent aux choses et aux êtres. Face à cette mutation, je découvrais un être humain plus complet sollicitant chez moi de nouvelles interrogations : Qu’est-ce que l’humain ? Quel sens donner à la vie ? Comment soigner la présence à la vie ? Habituellement, la notion de présence concerne surtout la relation à autrui et à l’environnement, mais la nature de présence évoquée ici est une présence à soi, à partir d’un contact conscient avec l’intériorité du corps grâce à une perception affinée capable d’explorer l’intériorité vivante du corps.

Cette évolution s’est faite progressivement. C’est en tant qu’ostéopathe que j’ai exploré la vie interne tissulaire. Pour être plus précis et pour comprendre l’origine de la fasciathérapie, il convient de distinguer deux sortes d’ostéopathie, l’une dite « structurelle » que de nombreuses personnes connaissent lorsqu’elles se font manipuler le dos. Notons d’emblée que cette forme d’ostéopathie ne se limite pas à la manipulation vertébrale, elle a aussi une action sur le système nerveux autonome et périphérique et s’avère bénéfique sur un grand nombre de troubles fonctionnels, tels que des troubles viscéraux, des maux de tête, par exemple… Dans le contexte de l’ostéopathie structurelle le geste effectué est interventionniste et ne prend pas nécessairement en compte la force interne comme source de résolution.

L’autre forme d’ostéopathie, appelée « fonctionnelle », agit en priorité sur la fonction, plus douce et non manipulative, elle invite le praticien à se mettre au service de la force d’autorégulation qui anime le corps du patient. Après avoir pratiqué les deux formes d’ostéopathie durant quelques années, j’optais pour l’ostéopathie fonctionnelle que je considérais plus respectueuse de la vie interne du corps et de la personne. J’ai ainsi progressivement renoncé à pratiquer les techniques manipulatives pour m’intéresser à l’écoute du corps intérieur.

C’est ainsi grâce à l’ostéopathie fonctionnelle que j’ai appréhendé les mécanismes d’autorégulation liés à l’animation interne tissulaire.

Mon attachement à l’ostéopathie tient au respect que je porte au processus créatif développé par ses fondateurs même si aujourd‘hui je remets en partie en question ces théories.

Dans sa biographie, le Dr. Andrew Taylor Still[1] dévoile l’arrière-scène de la naissance de l’ostéopathie qu’il décrit sous la forme d’une métaphore « comme l’éclat d’un soleil, une vérité frappa mon esprit » donnant accès au caractère soudain de sa création et à partir de laquelle il s’engagea dans une recherche besogneuse faite de discipline et portée par un idéal fort. C’est, dira-t-il, « par l’étude, la recherche et l’observation, [que] j’approchai graduellement une science qui serait un grand bienfait pour le monde ».

Sur la base de cette dynamique Still développa ensuite le concept d’une vie dictée par une loi dont l’origine n’est pas conçue par la main humaine, « une loi qui, selon lui, maintient la vie en mouvement », une sorte de « pharmacie de Dieu » qui dépasse le pouvoir inventif de l’homme. En effet, selon Still, « l’homme possède en lui ce qu’aucune pharmacie, ce qu’aucune science ne peut remplacer. »

Comment ignorer également le processus de création de William Garner Sutherland[2] (1873-1954), fondateur de l’ostéopathie crânienne, et qui préconisait une écoute de qualité pour découvrir une vie interne en mouvement qu’il dénomma « le mécanisme respiratoire primaire ». A l’époque, je militais en faveur de l’idée émise justement par cet auteur : « permettre à la fonction vitale interne de manifester sa puissance infaillible, plutôt que d’appliquer une force aveugle venue de l’extérieur ».

On retrouve le même génie créatif chez Rollin Becker[3] (1910-1996) qui s’est mis au service de la capacité naturelle de l’organisme à déployer un principe de résolution grâce à l’écoute du jeu subtil des fascias animés d’un principe de vie.

Fasciathérapie-1Ainsi, entre 1980 et 1990, j’adhérais en partie à cette philosophie qui a finalement marqué les débuts de la fasciathérapie. Cependant, mon regard sur la puissance interne d’autorégulation changeait au fur et à mesure que mon expérience de la pratique manuelle sur les fascias se développait. Les paramètres de l’animation interne que je percevais ne correspondaient plus à ceux décrits par l’ostéopathie. A partir de ce constat, un nouveau concept thérapeutique émergea et prit le nom de « fasciathérapie » de par sa grande proximité avec le fascia et de par la nature de l’animation interne dénommée « mouvement interne ». Ce mouvement devint le maître d’œuvre de la force d’autorégulation du vivant qui anime la matière du corps. C’est une force de croissance incarnée (au sens de palpable dans le corps).

Fasciathérapie-2Evaluation qualitative du mouvement interne

Rappelons que la physiologie classique définit différents types de mouvements objectifs : mouvement majeur, mouvement automatique et mouvement réflexe, dont la particularité est d’être visible dans leur déplacement. Le mouvement interne, en revanche, de nature subjective, est invisible à l’œil nu puisqu’il se meut au cœur de la matière corporelle. Le témoin de cette animation interne plonge alors dans une atmosphère de lenteur tissulaire qui lui donne accès à une profondeur insoupçonnée.

J’ai, dans ma recherche doctorale[4], évalué l’impact des programmes d’enrichissement perceptif sur la transformation des représentations de l’adulte auprès de vingt-huit étudiants suivant la formation universitaire que je proposais à l’époque. Parmi les 600 pages de témoignages recueillis, le terme apparaissant le plus souvent était celui de mouvement interne.

A l’époque, je me suis donc trouvé devant un cas d’éthique, fallait-il mettre en exergue les témoignages insolites mentionnant le caractère magique de l’expérience du mouvement interne. Ou fallait-il au contraire mettre en sourdine ces données un peu trop extraordinaires ou pour le moins étonnantes pour la mentalité de mon directeur de recherche, très ancrée vers les sciences objectives. J’optais pour la seconde solution, soignant le discours de façon à rendre acceptable le contenu des témoignages que je présentais comme étant des « étrangetés perceptives ».[4] J’écrivais ainsi : « on voit se déployer la description d’un mouvement interne chez la plupart des participants, mais chacun d’eux pose un regard différent sur lui, rendant l’analyse du mouvement interne difficile. Nous avons alors orienté notre analyse sur des sensations et des états plus tangibles que sur les états perceptifs associés au mouvement interne qui nous semblent plus difficilement conceptualisables. ».

Vingt-sept étudiants mentionnaient de façon explicite la rencontre avec le mouvement interne qu’ils qualifiaient, de plus, comme étant l’expérience fondatrice la plus marquante de leur formation.

Dans une autre étude toujours en lien avec le mouvement interne, une enquête fut réalisée sous la forme d’un questionnaire auprès de quatre-vingt-onze de mes étudiants en formation universitaire. La population étudiée présentait une moyenne d’âge de 43 ans, avec une répartition de 69% de femmes et 31% d’hommes. J’ai revisité dernièrement le résultat de cette recherche qui, à l’époque, n’avait pas attiré mon intérêt et qui aujourd’hui revêt tout son sens dans la mesure où trois questions concernent directement le rapport au mouvement interne.

La première, « avez-vous déjà perçu un mouvement interne dans votre corps ? », donna lieu à un résultat très significatif puisque 95 % des personnes interrogées répondirent par l’affirmative. A la seconde, « quel est l’état qui accompagne la perception de ce mouvement interne ? », les participants étaient invités à se prononcer à partir d’un choix multiple allant du très agréable (60,4 %), agréable (28,6 %), neutre (4,4 %), désagréable (0%) au très désagréable (0 %). Les pourcentages manquants sont dus à une absence de réponse ou à plusieurs réponses. Et enfin, à la troisième question, « quel a été le temps nécessaire qu’il vous a fallu pour rencontrer le mouvement interne ? »,  la réponse donna lieu à un temps moyen de plus de deux années (2,32 ans).

Avec du recul, je trouve cette enquête très éclairante car elle montre d’abord que la rencontre avec le mouvement interne demande un temps d’appropriation relativement long. Cependant on constate que la grande majorité des étudiants, après un entrainement perceptif adéquat, dépassent les difficultés perceptives et parviennent à instaurer une proximité vivante avec le mouvement interne. De la même façon, on note que l’expérience est pour la plupart des participants vécue comme très agréable ou agréable.

Si la présence du mouvement interne n’a pas pu jusqu’à ce jour être mise en évidence par la preuve objective, en revanche, la recherche qualitative permet d’en rendre compte sur le mode de l’expérience.

[1] Still, A.T. (1998). Autobiographie (1897). (P. Tricot, trad.). France : Editions Sully.

[2] Sutherland, G. (2002). La coupe crânienne.

[3] Becker, R.E. (2000). L’immobilité de la vie : la philosophie ostéopathique de Rollin E. Becker, D.O. (P. Tricot, trad.)

[4] Bois. D. (2007). Le corps sensible et la transformation des représentations chez l’adulte. Thèse de doctorat, Université de Séville.

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mai 21

Petite histoire sur la fasciathérapie par Danis Bois

J’étais encore jeune ostéopathe quand, dans le début des années 1980, je pris la décision de m’intéresser à ce merveilleux tissu qu’est le fascia et d’y consacrer une partie de ma vie de praticien et de chercheur. Le terme « fascia » est un mot latin signifiant bande, bandelette, et qui progressivement s’est transformé en un terme anatomique. Le Petit Robert (2007) lui attribue comme définition : « membrane de tissu conjonctif qui enveloppe des groupes de muscles et certains organes dont elle assure le maintien. » Il est intéressant de constater qu’en anglais le tissu conjonctif se dit « connective tissu » mettant en relief la fonction de liaison du fascia entre les différentes structures anatomiques. Le terme fascia a été repris par le fondateur de l’ostéopathie, le Dr. Andrew T. Still (1828-1917), faisant de ce tissu « l’endroit où il faut chercher la cause de la maladie »[1]. Pour donner une idée de l’importance de ce tissu, le chercheur Léon Page rapporte que s’il était possible d’enlever tous les éléments tissulaires du corps à l’exception du tissu conjonctif, l’apparence superficielle du corps ne serait pas grandement changée. Comme une vaste toile d’araignée, le fascia relie la tête aux pieds et la profondeur à la superficie. Il offre au corps une unité anatomique et fonctionnelle.Danis Bois

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fév 18

Conférence de Danis Bois au Brésil dans l’Université Fédérale de Rio de Janeiro – Contribution de la méthode Danis Bois dans l’éducation somatique

IMG-pao-de-acucarLe 20 octobre 2014, un public nombreux et passionné est venu écouter l’intervention du professeur Danis Bois invité par le « Laboratório do Imaginário Social e Educação (LISE) » de l’université fédérale de Rio De Janeiro[1] représenté à cette occasion par son actuelle vice-coordinatrice la professora Nyrma Azevedo, en partenariat avec l’association Brésilienne de fasciathérapie et d’éducation perceptive du mouvement[2]. Ce texte réalisé par Hélène Bourhis est un compte rendu et une synthèse de la conférence de Danis Bois sur le thème : « la contribution de la méthode Danis Bois dans l’éducation somatique»

IMG_campus da UFRJ _ Praia Vermelha_Rio de Janeiro

[1] Laboratório do Imaginário Social e Educação (LISE) http://www.ufrj.br/

[2] Associação Brasileira de Fasciaterapia e Educação Perceptiva do Movimento http://www.fasciaterapiaepm.com/#!equipe/c1ft8

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déc 25

De la Fasciathérapie à la Somato-psychopédagogie : quelques repères biographiques

Le contexte d’écriture

Quand mon amie Marie Christine Josso me proposa de narrer mon itinéraire de découverte, argumentant qu’il était temps de communiquer le processus d’émergence de la méthode à travers le regard de son auteur, j’acceptai la proposition comme un nouveau défi. C’est au fond le seul courage qui soit demandé à l’homme que de s’affirmer en tant que sujet à travers ses actions, sa parole et son écriture. Je me rends compte que bien des choses n’ont jamais été exportées de mon intériorité, elles se sont accumulées au dedans de moi et ont fini par rendre opaque certains des grands tournants de mon cheminement. Ma démarche biographique me donne aujourd’hui l’occasion de revisiter les temps forts de mon itinéraire.

Je prends conscience, au moment où je rédige ces lignes, que mon itinéraire de découverte est indissociable des enjeux existentiels que j’ai partagés avec les patients et étudiants qui ont croisé ma route. Ce sont ces enjeux d’interactivité humaine incarnée sur le mode du Sensible que je souhaite exposer afin de permettre au lecteur de saisir le climat de profondeur qui a présidé au processus d’émergence de la méthode. En dévoilant le processus d’émergence de la fasciathérapie à la somato-psychopédagogie, je témoignerai d’une pratique de recherche motivée par une quête compréhensive de sens : qu’est-ce que l’humain ? Quel sens donner à la vie ? Je laisserai ce climat de profondeur émerger de lui-même, en me tenant au plus près d’une écriture qui émane des racines de mon être : « Il n’est qu’une seule voie. Entrez en vous-mêmes. Recherchez au plus profond de vous même la raison qui vous impose d’écrire ; examinez si elle étend ses racines aux tréfonds de votre cœur, faites-vous-en l’aveu : serait-ce la mort pour vous s’il vous était interdit d’écrire ?  »[1] (Rilke, 1997, p. 8)

A travers la relecture de mon journal et de mes livres datant des années 1984 à 1995, je rencontre une certaine tendresse envers le chercheur que j’étais autrefois. C’est avec indulgence que je consulte mes premiers ouvrages, où je me découvre à la fois audacieux dans le contenu et innocent dans la mise en discours. Mais au-delà de cette forme immature, il reste que le fond s’ancrait dans une expérience authentique.

Inscription dans le courant phénoménologique

Autour des phénomènes rencontrés, j’adoptais à l’époque sans le savoir encore, une attitude phénoménologique pour interroger le vivant. « Recueillir la présence. Être là. Car la présence n’est pas, telle que j’imagine qu’elle doit être […], il s’agit de la mienne, de notre co-présence : être là, en être, en faire partie, me trouver tout entier par ce qu’il y a lieu, concerné de manière privilégié comme ce en quoi la présence peut devenir sens. »[2] (Jourde, 2002, p. 36)

Habituellement, la notion de présence concerne surtout la relation à autrui et à l’environnement, mais la nature de présence qui est mise à l’œuvre dans notre approche est une présence à soi, à partir d’un contact conscient avec l’intériorité du corps. Cette nature de présence à la vie vient en rupture avec le point de vue de Descartes pour qui être vivant n’est pas un mode d’être « propre ». Le sujet y contemple le monde selon une absolue extériorité puisque pour Descartes, il n’y a d’éprouver que comme penser. Dans ce point de vue, la perception ne prend sens qu’à partir d’un « déjà-connu ». Or, cela ne vaut pas pour la perception mise à l’œuvre dans la relation au corps Sensible, car pénétrer le monde de l’intériorité corporelle, c’est explorer une « région sauvage », vierge de toute référence connue.

Si la phénoménologie explore le lien charnel entre le corps et le monde, la perception du Sensible explore, quant à elle, le lien vivant entre un sujet et son propre corps impliquant le déploiement d’une modalité perceptive paroxystique capable de pénétrer l’intériorité vivante du corps. Ce caractère paroxystique de la perception, je l’ai nommé perception du Sensible, pour marquer la différence entre la perception sensible liée au rapport au monde par le biais des sens extéroceptifs et la perception du Sensible, convoquée par le rapport de soi à soi. C’est bien sur cette modalité perceptive du Sensible que s’est construit le matériau immanent qui a servi à l’élaboration de la méthode.

Le processus de découverte

Au début de mon itinéraire de praticien dans le domaine de la santé, j’étais influencé par l’esprit rationnel qui domine le monde de la recherche médicale, où seuls les éléments objectifs avaient droit de cité. Mais progressivement, j’ai renouvelé mes points de vue au contact de l’expérience, au contact du vécu associé à ma pratique. En travaillant chaque jour en relation avec la fibre sensible du corps humain, j’ai rencontré toute une vie subjective riche, foisonnante, dans l’intériorité du corps. Cette subjectivité corporelle prenait la forme d’un mouvement interne, d’une variation d’état porteurs d’informations signifiantes pour le sujet qui la questionne. La relation à cette subjectivité corporelle m’a conduit à construire un rapport différent aux choses et aux êtres, un rapport plus créatif, m’invitant à saisir d’une autre façon le sens de l’existence.

Au fil du temps, j’ai été amené à questionner le vivant en m’appuyant sur une praxis phénoménologique. Comment devenir vivant ? Comment approcher la vie. C’est en prenant en compte la valeur formatrice de la présence à l’expérience vécue du corps, qu’il m’a été donné d’ouvrir le débat autour de la question : est-il possible d’accompagner une personne à instaurer une plus grande proximité avec elle-même ? Cette présence à soi dans l’expérience m’a conduit également à questionner le lien entre le mode du sentir propre à l’art et à l’expérience, et le mode du penser propre à la philosophie. Mais ce questionnement exigeait au préalable de renouveler le regard habituellement porté sur le corps (anatomique, mécanique, étendue…) et de le considérer comme un corps vivant, support de « l’être percevant », de « l’être ressentant » comme de « l’être pensant ».

C’est en tout cas, ce corps là, que je découvrais dans ma pratique et c’est à partir de cette rencontre que s’est élaborée la fasciathérapie puis la somatop-sychopédagogie selon une dynamique chronologique qui s’est déclinée en quatre séquences : la découverte d’une qualité de toucher manuel, la rencontre avec la gestuelle authentique, l’activation d’une mobilisation introspective Sensorielle et enfin, le déploiement d’une parole du Sensible. Je souhaite relater ici le déroulement de ce processus.

Emergence de la fasciathérapie

La pratique de la kinésithérapie ne répondait plus à ma quête de profondeur, c’est pourquoi j’entrepris des études d’ostéopathie, discipline qui me paraissait plus en adéquation avec ma quête existentielle. Avec cette pratique, je rencontrais la vie subjective mais cette fois-ci à travers le corps d’autrui et non plus seulement à travers mon propre corps.

On doit aux fondateurs de l’ostéopathie, les docteurs Still[3] et Sutherland[4], la description d’un mouvement interne dans le corps, entrevu comme force de régulation organique autonome. Je me consacrais à mes débuts à l’étude des propriétés de ce mouvement interne car j’y trouvais un lien expérientiel avec ma propre pratique de l’intériorisation.

Progressivement, je prenais conscience que les paramètres de l’animation interne que je percevais ne correspondaient pas à ceux décrits par l’ostéopathie. Mes mains captaient une animation d’une autre nature, plus lente et concernant non seulement la matière, mais aussi la personne dans sa totalitéCette force interne, je l’explorais dans le corps des patients, mais plus spécifiquement dans les fascias[5] tissu omniprésent dans le corps, qui s’immisce et se faufile autour et à l’intérieur de toutes le structures anatomiques afin de réaliser l’unité fonctionnelle du corps.

A la relecture de premier livre, La vie entre les mains, écrit en 1989, apparaît déjà ma posture de praticien réflexif. J’écrivais : « Dès lors, ma pratique devint mon champ d’expérience et d’observation. Chaque jour, j’explorais et j’interrogeais la profondeur du corps. Progressivement, m’apparaissait un être humain complet. »[6] (Bois, 1989, p. 15)

Cette posture se prolonge naturellement par la suite dans mon second livre Une thérapie manuelle de la profondeur, écrit en 1990 : « La méthode ne cesse d’évoluer, et de nouvelles données se font jour au fil du temps… Je me situe désormais dans un cadre de référence en perpétuelle mutation. Chaque instant de ma pratique est ainsi source d’informations nouvelles, qui sans cesse éclaircissent certains mystères et alimentent l’évolution de la théorie. De cette façon, des événements d’abord ressentis deviennent des outils thérapeutiques solides. Une fois leur efficacité éprouvée, leur mode d’action est théorisé de manière à pouvoir les enseigner. »[7] (Bois, 1990, p. 21)

Je commençais alors à développer un nouveau concept thérapeutique et fondais la fasciathérapie.

Avec l’ostéopathie, je soignais un organisme. Avec la fasciathérapie, je concernais la personne dans sa totalité somato-psychique. J’introduisais alors ce qui fit la spécificité de la fasciathérapie, le toucher relationnel ou le point d’appui consistant à réaliser un « contact » manuel qui déclenchait chez la personne un fort sentiment d’implication. Je découvrais que le mouvement interne était davantage qu’un flux, qu’une circulation traduisant une vitalité, il exprimait quelque chose de plus profond, de plus essentiel… Je plongeais dans l’atmosphère de lenteur de ce mouvement qui se déroulait dans les tissus.

Le toucher de relation soulageait la douleur physique et, en même temps, permettait à la personne de prendre conscience de la transformation de son état psychique. Durant la séance, son état de tension physique laissait place à un état de détente, et son état d’anxiété était remplacé par un état de calme… Ce phénomène attira mon attention. Je constatais que la fasciathérapie avait une influence simultanée, par le jeu d’une modulation psychotonique interne, sur les plans somatique et psychique. A l’évidence, les deux pôles s’influençaient réciproquement car, dès que le corps était touché de manière profonde, ce n’était pas seulement l’organisme qui était concerné, mais l’être vivant dans sa totalité.

Cependant, je prenais conscience que certains patients n’avaient pas accès à la tonalité de fond corporelle déclenchée par le toucher de relation. Ils semblaient être atteints d’une forme de cécité perceptive face à cette nature d’intériorité. J’étais fortement interpellé ! Comment une personne pouvait-elle ne pas percevoir les phénomènes internes à son corps alors qu’une personne étrangère y avait accès à travers le toucher relationnel ?

Devant ce constat, je réorientais mes actions thérapeutiques vers une pédagogie ciblée sur l’enrichissement perceptif. Je pensais à ce moment, que si la personne prenait conscience de ses contenus de vécu corporels, l’impact du toucher sur la santé serait majoré. Un certain nombre de questions existentielles m’animaient : quel est le phénomène qui interdit à certaines personnes de rencontrer leur intériorité ? Quelles sont les situations qui éloignent la personne d’elle-même ? Comment créer les conditions pédagogiques qui permettraient à la personne de faire l’expérience d’elle-même dans son rapport au corps ? En amont de ce questionnement, j’avais la volonté de rechercher une pédagogie qui permettrait au plus grand nombre d’accéder à cette qualité d’intériorité à travers un langage gestuel.

Emergence de la pédagogie perceptive gestuelle

Cette étape constitue un grand tournant dans l’évolution de la méthode. Jusqu’alors, le patient était passif sous les mains du praticien et confiait son langage intérieur dans la confidentialité tissulaire, un langage inaudible, mais aussi invisible à l’œil nu. Je me questionnais face à la dialectique visible / invisible. Quelle est la meilleure façon d’accompagner une personne à exprimer dans le monde du visible, ce qu’elle rencontre dans son monde intérieur invisible ? En 1991, J’associais au toucher relationnel, une pédagogie de l’action, sollicitant une prise de conscience de soi dans le geste selon un mode opératoire pédagogique progressif, allant du geste le plus simple au plus élaboré, du plus superficiel au plus profond, du plus objectif au plus subjectif.

Je proposais une gestuelle lente dans le but de reproduire dans le visible les caractéristiques du mouvement interne rencontrées dans le toucher relationnel. Là encore, la lecture de mon journal me donne de précieux repères à propos de la genèse de cette pédagogie : « Je fus très surpris de constater une similitude entre le mouvement interne et le mouvement gestuel. La coïncidence entre la vitesse lente du mouvement interne et celle du geste majeur convoque une résonance intérieure chez le sujet qui le vit et l’exprime. Dans le dedans du geste se joue un enjeu de présence particulière.». (Journal intime, 1988)

La fasciathérapie associée à la pédagogie du geste permettait d’instaurer un nouveau rapport au corps, au vécu et à la pensée, entraînant dans son sillage une transformation existentielle de la personne qui vivait en conscience le Sensible. C’est avec étonnement que la personne, au contact de l’expérience du Sensible, éprouvait des sensations fortes, qui jusqu’alors, lui étaient inconnues et qui lui révélaient une qualité de présence à elle-même. Je constatais que cette relation au corps agissait sur l’identité de la personne.

Au fur et à mesure que j’avançais dans ma recherche, la dimension de la connaissance par contraste prenait forme. Le développement d’une perception de soi plus profonde renvoyait curieusement la personne à une prise de conscience de son état antérieur corporel ou, plus précisément, à son attitude antérieure envers son corps. Dans ce contexte perceptif, le passé de la personne semblait se réactualiser dans le présent sous la forme de tonalités qui véhiculaient le souvenir enfoui d’un état, d’un rapport à un événement. Les tonalités endormies dans le corps étaient souvent en lien avec des traumatismes qui s’étaient figés sous la forme de zones immobiles, insensibles et inconscientes.

Emergence de la somato-psychopédagogie

Le plus souvent, la personne qui découvrait la relation au mouvement interne, se découvrait soudainement par contraste, comme ayant été jusque là, distante de sa vie et absente à elle-même. Elle prenait conscience qu’elle n’avait pas été attentive à sa vie et que cela avait entamé la qualité de présence à sa propre vie. Face à ces prises de conscience, la personne qui vivait des moments d’instabilité transitoire en s’apercevant de l’écart entre ce qu’elle découvrait dans l’actuel et les stratégies que cela révélait en elle. Il fallait l’aider à retrouver une cohérence face au bouleversement généré par ces prises de conscience.

Certes je savais déclencher un processus de renouvellement dans le corps, mais je m’apercevais que je n’avais pas une grande expertise dans l’accompagnement d’une personne confrontée à une crise de croissance liée à son processus de transformation. Je prenais conscience également que cette thérapie de la profondeur concernait le corps biographique ce qui donnait une explication à certaines crises de croissance vécues par des personnes en formation.

Les formations que j’avais reçues en kinésithérapie puis en ostéopathie privilégiaient les pratiques corporelles à visée mécanique, mais ne m’avaient pas préparé à accompagner les crises de croissance du sujet en formation. Je décidais, à l’âge de 49 ans, de combler cette lacune en m’inscrivant dans un cursus universitaire de psychologie cognitive, puis de psychopédagogie curative et enfin, des sciences de l’éducation. Je constatais cependant, avec un certain désarroi, que mon cursus universitaire n’avait pas ou très peu abordé la question de la relation au corps dans l’apprentissage.

Fort de mon expertise de la relation au corps, acquise dans la première partie de ma vie professionnelle, et de ma nouvelle expertise dans l’art d’accompagner une personne dans son processus de croissance, je créais dans les années 2000, une nouvelle discipline qui alliait à la fois le domaine du corps et celui de l’apprentissage : la somato-psychopédagogie. Puis j’ouvrais une post-graduation en somato-psychopédagogie à l’Université Moderne de Lisbonne, où j’accueillais une population d’adultes spécialisés dans le domaine du soin et de l’éducation. Seulement deux ans plus tard, je créais avec mes collègues, Marc Humpich, Didier Austry et Maria Leao, un mestrado en psychopédagogie perceptive dans cette même université. En effet, un tel mouvement d’émergence n’aurait été qu’une lueur éphémère d’intelligibilité s’il n’avait pas été saisi, travaillé, mis à l’épreuve, partagé avec d’autres.

Une (psycho) éducation

Je formulais avec la somato-psychopédagogie, une (psycho) éducation qui s’enracinait dans la chair, l’écoute, le toucher, et la mise en mouvement subtile du corps. Dans le contexte du Sensible, le corps n’était plus traité pour lui-même, mais devenait une médiation privilégiée pour aborder la globalité du patient, psyché comprise. Au delà de la dimension thérapeutique que j’avais déployée jusqu’alors, j’énonçais une phénoménologie du corps Sensible, toute indiquée pour une formulation complète d’une approche pédagogique à médiation corporelle.

L’appellation somato-psychopédagogie s’imposait, même si le terme que j’avais choisi pouvait paraître vaste dans sa dimension pluridisciplinaire puisqu’il embrassait dans un nouveau paradigme trois dimensions corporelle, psychique et pédagogique. Pour justifier cette dénomination, je m’appuyais sur l’étymologie du terme soma qui emporte avec lui l’idée de l’unité entre le corps et l’esprit. La notion de psycho renvoie à l’activité perceptive et cognitive orientée vers la saisie des états mentaux et de conscience. Enfin, le terme de pédagogie désigne le fait que cette relation au corps et les significations qui s’en dégagent sont éducables selon un mode opératoire particulier.

Avec la somato-psychopédagogie se profilait une méthode d’apprentissage qui reliait la perception et la cognition, s’inscrivant dans une vision phénoménologique du corps : « Dorénavant, tout se joue dans le corps, sans doute, mais entre le corps propre, qui est le seul corps concret et réellement vécu et le corps machine qui est simplement représenté, que personne n’habite, la différence subsiste »[8] (Petit, 1994, p.19)

Une formation expérientielle

Dans le contexte de la somato-psychopédagogie les instruments pratiques qui étaient, dans la fasciathérapie, essentiellement orientés vers le soin, devenaient le prétexte à vivre l’expérience du Sensible à partir de laquelle, le sujet questionnait son vécu corporel. Cette nature d’expérience, je la qualifiais d’extra quotidienne[9] (Bois, 2005, p.18) car elle sollicitait une mobilisation perceptive et cognitive inhabituelle pour la personne. Grâce à l’expérience extra quotidienne, la personne était amenée à se recentrer sur elle-même, elle était encouragée à s’approcher de sa subjectivité corporelle et à observer ce qui apparaissait dans son champ perceptif.

La méthode qui jusqu’alors s’était déployée sur le mode du toucher et du geste s’enrichissait d’une vocation formative visant à créer une activité perceptive et cognitive capable de saisir et de traiter le sens contenu dans l’expérience sensible. Pour marquer cette nouvelle orientation pédagogique, j’introduisais le terme de relation d’aide, plus adapté pour traduire cette nature d’accompagnement à médiation corporelle. Le toucher manuel devint la relation d’aide manuelle et la pédagogie gestuelle prit le nom de relation d’aide gestuelle. Un nouvel art d’observation de l’expérience corporelle était désormais cultivé… La subtilité des informations qui apparaissaient dans le corps appelait à poser l’attention de façon intense et soutenue sur l’intériorité. Le contact avec le mouvement interne continuait à produire des changements intérieurs permanents mais ce qui m’intéressait était cette fois-ci de comprendre comment les personnes accédaient aux significations véhiculées par cette relation au mouvement interne.

Je relevais trois obstacles à l’expérience du Sensible : la pauvreté perceptive qui empêchait et handicapait la réception de la subjectivité corporelle au cours de l’expérience vécue ; le caractère imperméable de la structure cognitive d’accueil, soit par volonté de préserver les idées en place, soit par refus ou peur de la nouveauté ; et le manque d’intérêt pour la connaissance nouvelle ou la croissance personnelle.

Indépendamment de la réflexion théorique importante que ce constat engageait, il m’invitait également à une réflexion d’ordre pédagogique, dans la mesure où les obstacles prégnants pour certains nécessitaient d’être pris en charge de manière spécifique. C’est ainsi que j’ai commencé à mettre au point un cadre d’accompagnement complet englobant trois éléments : tout d’abord aider la personne en formation à reconnaître ce qui lui était donné à vivre pendant l’expérience, ce qu’elle observait, ce qu’elle éprouvait ; ensuite, l’aider à donner une valeur intelligible à ce qu’elle vivait ; enfin, l’aider à opérer le retour réflexif post expérientiel, c’est-à-dire à envisager ce qu’elle allait en faire, à quoi cela allait l’amener à réfléchir, etc.

Une phénoménologie du corps Sensible prenait corps… Les conditions d’expérience extra quotidiennes permettaient à la personne de prendre le statut de sujet qui s’observe et qui saisit une nature de connaissance qui émerge d’une relation avec le corps. J’étais cependant face à une interrogation : quelle était l’articulation entre le monde du sentir et celui du penser ? La dimension du Sensible prenait elle aussi corps. Elle devenait le lieu d’émergence de l’articulation entre la perception et la pensée, au sens où l’expérience Sensible dévoilait une signification qui pouvait être saisie en temps réel et intégrée ensuite aux schèmes d’accueil cognitifs existants, dans une éventuelle transformation de leurs contours.

Je décidais que toute action formatrice engageant l’expérience corporelle dans le processus de transformation, commence par une éducation perceptive. J’introduisais dès lors, dans mon mode opératoire, une chronologie d’interventions qui débutait par un accordage somato-psychique manuel dont l’objectif était de restaurer une relation au corps l’intégrant ainsi dans la conscience de la personne. Puis dans un second temps, je proposais un accordage gestuel afin d’apprendre à la personne à construire un nouveau rapport au mouvement et à lui donner une valeur significative. Plus tard, comme nous le verrons, j’introduisais une dimension introspective Sensible permettant au sujet d’inspecter, d’analyser ses états mentaux et de percevoir ses états internes dans toutes les situations pédagogiques.

Un champ théorique novateur : le psycho-tonus, la modifiabilité perceptivo-cognitive

A ce stade d’émergence, ma pratique était très en avance sur le champ conceptuel. En effet, si les programmes d’intervention pratique avaient acquis leur maturité, il restait à élaborer le champ théorique de cette nouvelle discipline. C’est en réalisant un retour réflexif sur les programmes d’intervention pratique, que je théorisais une subjectivité corporelle sensible et instructive bien différente de celle habituellement admise, à laquelle on reproche de ne pas être fiable. Cette subjectivité corporelle traduisait un véritable langage du corps en lien avec l’atmosphère psychique du sujet .

J’instaurais dès lors une méthode facilitant le dialogue entre corps et psychisme, entre pensée et ressenti, entre attention et action, afin de recréer une unité le plus souvent perdue. Pour réaliser ce projet, j’utilisais le toucher manuel déjà en place, mais cette fois-ci, orienté vers l’architecture tonique de la personne. En effet, j’avais remarqué l’apparition d’une modulation tonique[10] sous mes mains au point d’appui manuel.

Je compris assez vite que non seulement, cette modulation tonique était le lieu d’unification du psychisme et du corps, mais qu’elle sollicitait chez la personne des ressources attentionnelles d’un autre ordre. La mobilisation attentionnelle convoquée par le psycho-tonus permettait à la personne de déployer une activité d’auto-observation sur une modalité sensible. Cette nature d’observation profonde ouvrait l’accès à une vie infra psychique inexplorée jusqu’alors par la personne. Elle apprenait ainsi à écouter son corps et sa pensée à travers ses modifications toniques. J’appelais cette reconstruction identitaire psychotonique « accordage somato-psychique ». L’accordage somato-psychique devenait donc l’action pédagogique par laquelle le praticien rétablissait un dialogue entre le psychisme et le corps. Dès lors, je ne traitais plus le corps sans solliciter l’esprit, ni l’esprit sans solliciter le corps.

Je menais, contemporainement à la modélisation du psycho-tonus et ses impacts sur l’unité corps /esprit, une réflexion sur le processus de l’activité cognitive mise à l’œuvre dans la relation au corps Sensible. Cette réflexion aboutit à la conceptualisation du modèle de la modifiabilité perceptivo-cognitive[9] (Bois, 2005) qui répondait à la fois à une préoccupation théorique et pédagogique. Je plaçais volontairement le mot perception avant celui de cognition pour souligner l’importance d’enrichir les représentations perceptives et motrices avant de renouveler le champ représentationnel conceptuel. En effet, toutes mes interventions pédagogiques convoquaient une perception paroxystique de nature corporelle invitant la personne à saisir la subjectivité corporelle au cœur de l’acte perceptif.

En faisant appel aux expériences subjectives qui émergeaient de la corporéité, la personne était vivement sollicitée dans son activité cognitive. Je remarquais également, que l’enrichissement perceptif, systématiquement proposé comme première intention formatrice, influençait la configuration cognitive de la personne et, par suite, ses représentations conceptuelles. Je sortais ici de l’idée selon laquelle la mobilisation cognitive procède uniquement d’une sollicitation active et volontaire de l’intellect. Au final, c’est l’intégralité de la trajectoire du sujet dans sa transformation qui était reformulée à travers le modèle de la modifiabilité perceptivo-cognitive.

La mobilisation introspective Sensorielle

Je choisissais, pour définir la nature de la mobilisation introspective qui traversait toutes les actions pédagogiques sur le mode du Sensible, le terme « introspection Sensorielle ». Cette méthode s’inscrivait dans le prolongement de certaines méthodes introspectives déjà existantes. En leur temps, Maine de Biran[11] (Bégout, 1995) invitait à « s’apercevoir et se sentir », Titchener proposait de « poser son attention sur les sensations », W. James[12] (1924) parlait de « scruter ses états intérieurs », tandis que A. de la Garanderie[13] (1989) soulevait l’importance de « comprendre les gestes mentaux ». L’introspection Sensible invitait à une analyse introspective très active de l’intériorité du corps constituant un nouvel instrument pratique venant s’ajouter à la relation d’aide manuelle et à la relation d’aide gestuelle.

Pour développer une méthodologie qui vise à questionner les contenus de vécu corporels, je m’appuyais sur une analyse de la pratique introspective que je m’appliquais depuis quinze ans. En me sondant moi-même dans ma manière de faire, je relevais quatre étapes chronologiques importantes dans mon processus d’introspection. La première concernait l’exploration du sens auditif. J’écoutais et pénétrais le silence afin de soigner la présence à moi-même. La seconde sollicitait le sens visuel. A travers les yeux clos je repérais la présence d’une atmosphère colorée qui habitait mon champ perceptif. Puis je remarquais que cette atmosphère colorée était animée d’un mouvement subjectif lent et multidirectionnel. La troisième étape concernait les tonalités internes convoquées par les étapes précédentes. J’orientais alors mon attention vers les effets que produisait cette atmosphère colorée et cinétique dans la profondeur de ma chair et j’apercevais des tonalités qui me rendaient sensible à moi-même. Enfin dans la quatrième étape, j’accédais à un état de veille de conscience qui me donnait accès à des donations immédiates de sens sous la forme d’une pensée non réfléchie, source d’une mise en sens qui se construit alors seulement sur le mode de la réflexion[14].

Grâce à la mobilisation introspective Sensorielle, les personnes accédaient sur le mode du sentir aux catégories du sensible qui se donnaient à la conscience du sujet, sous la forme d’un mouvement interne, d’une chaleur, de tonalités internes renvoyant à un sentiment de profondeur, de globalité et d’existence. Mais l’introspection sensible ne développait pas seulement le mode du sentir, elle sollicitait également un déploiement du mode du penser. J’assistais là aux prémices d’une mobilisation perceptive et cognitive qui allait par la suite ouvrir l’accès à la donation immédiate de sens en lien avec le vécu corporel.

La personne est ainsi placée en situation de mettre son vécu à l’épreuve de sa réflexion : le questionnement descriptif du vécu : « qu’est ce que j’ai réellement ressenti ? » devenait un questionnement réflexif : « qu’ai-je appris de ce que j’ai ressenti ? ». Dans ce cas de figure, la personne ne se contentait pas de ressentir, elle percevait l’impact de sa perception sur sa manière de réfléchir. Ainsi, mobiliser une activité réflexive à travers l’enrichissement des potentialités perceptives, mettait en mouvement la matière, la conscience, les représentations et la réflexion, ce qui conférait à l’expérience une valeur évidente d’apprentissage.

En analysant les catégories du sensible, j’avais le sentiment de m’engager dans les instances les plus personnelles et les plus intimes de l’être humain. Je mettais l’accent sur la qualité du rapport singulier que l’homme entretient avec sa vie et dégageais plusieurs tonalités de perception de soi dans la relation au sensible selon une palette de manières d’être en fonction de chaque niveau de pénétration du Sensible. C’est ainsi que j’assistais à l’émergence du modèle de la spirale processuelle du rapport au Sensible[14] qui se donne au sujet selon la chronologie suivante : de la chaleur naît un état de profondeur ; de la profondeur émerge un état de globalité, de la globalité éclot un état de présence à soi et depuis la présence à soi se manifeste le sentiment d’existence.

Création d’un espace de parole du Sensible

  • Relation d’aide verbale duale

Le plus souvent, les personnes constataient avec un certain effroi, la pauvreté de leurs témoignages en regard de la richesse des vécus. Dans ce contexte de difficultés, je prenais conscience de la nécessité de créer un espace de parole qui permettrait aux personnes de trouver un lieu d’expression de soi. Dans les années 2002, j’enrichissais les modèles pratiques de la somato-psychopédagogie d’une nouvelle posture pédagogique, la directivité informative[15]. Ce terme désignait la forme de guidage verbal qui me permettait de mettre activement en circulation des informations qui n’étaient pas spontanément disponibles à la réflexion de la personne.

Je me lançais un défi, car la parole dont il s’agissait ici se devait d’être en lien avec le Sensible et ses enjeux spécifiques. Ma préoccupation majeure était en effet de faire en sorte que le passage du langage silencieux corporel tissulaire à la parole verbale ne soit pas l’occasion d’une déperdition dans la nature et la qualité des informations précieuses vécues dans la relation vivante au corps Sensible. Je m’interrogeais : comment laisser vivre une parole authentique, ancrée, incarnée dans la chair, une parole qui ne laisserait aucun espace entre ce qui est perçu dans le corps et ce qui est dit et qui, finalement, exprimerait le contenu de l’état d’être jusque-là silencieux ? Une parole qui, pour reprendre les mots de F. Roustang, ne ferait rien d’autre qu’« exprimer la pensée inscrite dans le sensoriel […], c’est-à-dire la pensée du sensible humain. »[16] Selon le propos de ce psychanalyste, la notion de « parole sensorielle » implique de « tourner » la pensée vers le corps, de remettre sans cesse la pensée dans le corps. Mon questionnement s’orientait différemment : je cherchais plutôt une parole qui résulterait du ressenti du corps et qui naîtrait directement de la pensée propre du corps et non pas d’une pensée née dans le cerveau pour ensuite s’adresser au corps. Je parle d’un corps qui délivrerait sa propre pensée, une subjectivité corporéisée qui se glisserait dans la parole.

Pour aborder cette question de fond, je devais trouver une méthodologie qui fasse le lien entre le ressenti et la parole. Mon choix se porta tout d’abord sur le témoignage descriptif du vécu comme acte de langage. Je posais aux personnes une série de questions durant le déroulement de la séance manuelle : « La pression manuelle exercée correspond-t-elle à celle que vous souhaitez ? » ; « Cette pression est-elle trop forte ou pas assez ? » ; « La souhaitez-vous dans un autre endroit ? » ; « Percevez-vous le mouvement interne dans vos tissus ? »… Cette attitude pédagogique obligeait la personne à poser son attention de façon active sur les manifestations internes de son corps, accédant à des informations qui, jusqu’alors, échappaient à sa perception.

Je dégageais un second niveau pédagogique lorsque je demandais aux personnes d’expliciter leur ressenti mais, cette fois-ci, après l’accordage somato-psychique. Pour certaines personnes, cette explicitation différée était pauvre comparée à celle vécue en temps réel. Ce phénomène s’expliquait par le fait que la « chose vécue » était le plus souvent inédite et jaillissait de l’immédiateté : la personne avait bien perçu les informations émanant de son corps, mais elle ne les avait pas mémorisées ou bien elle ne leur avait pas donné une valeur significative. La remémoration d’un tel vécu subjectif interpelle en effet la personne dans un registre de mémoire ou dans un champ d’éprouvé inhabituel pour elle.

J’instaurais par la suite un troisième niveau pédagogique en demandant, toujours après l’accordage somato-psychique, de relater non plus le ressenti mais les pensées qui étaient remontées spontanément à la conscience durant la séance. Les personnes saisissaient des pensées qu’elles n’avaient pas élaborées elles-mêmes, qui jaillissaient de leur corps, presque à leur insu. Des pensées de toutes natures, n’avaient parfois rien à voir avec leurs préoccupations du moment, une forme d’évasion d’elles-mêmes qui émergeait d’un lieu de confiance. Certaines pensées véhiculaient un sens nouveau pour leur vie, leur offraient des solutions, des intuitions, voire des inspirations profondes. D’autres semblaient venir du tréfonds de leur mémoire, ranimant des situations qu’elles avaient fini par oublier avec le temps et qui pourtant, dans cet instant, revêtaient un sens particulier. S’engageait alors une relation d’aide verbale autour de ces pensées jaillissantes, d’un autre temps, d’un autre goût et qui n’auraient probablement jamais vu le jour dans d’autres conditions.

La notion de corps biographique évoluait encore. Dans la verbalisation proprement dite, ce n’est plus le présent de l’accordage somato-psychique manuel et gestuel qui était revisité, mais l’itinéraire biographique de la personne ; cette histoire était évoquée au travers d’une parole corporelle, dans une visée claire de quête de sens, aux trois sens du terme : retrouver une nouvelle orientation dans sa vie, recontacter l’éprouvé corporel lié à l’expérience de vie et extraire une signification claire et/ou nouvelle de cette expérience.

  • La relation d’aide verbale groupale

La somato-psychopédagogie s’est enrichie dernièrement d’un nouveau mode opératoire en créant une espace de parole groupal. En effet, dans le contexte du sensible, la « pratique de soi » convoque le sujet à soigner son rapport au corps sensible afin d’apprendre de lui. Mais, si la rencontre avec le sensible favorise une nature de « cheminement vers soi »[17] pour reprendre l’expression de M.-Christine Josso, je prenais conscience qu’il fallait aussi orienter la personne dans son « cheminement vers les autres ». Je ne développerai pas ici le mode opératoire de la dynamique verbale, mais je souhaite pour parachever mon itinéraire biographique, mettre l’accent sur les spécificités et les conditions particulières à l’espace de parole groupal proposé par la somato-psychopédagogie.

En effet, la population qui constitue le groupe doit au préalable avoir réalisé un parcours au sein d’une relation formatrice duale. Ainsi, chaque participant doit avoir parcouru toutes les étapes de découverte du sensible (manuelle, gestuelle, introspective) et posséder un bagage de sensations ainsi qu’une habileté à questionner son expérience sensible avant d’intégrer une dynamique de groupe.

Ensuite, avant d’inviter les personnes à prendre la parole, il convient de réaliser un accordage somato-psychique qui peut prendre la forme d’une introspection Sensible ou d’un accordage gestuel. Cette pratique favorise une qualité d’intériorisation et une atmosphère de réciprocité qui unifie le groupe et participe à la qualité des échanges. La rencontre avec le sensible mobilise une activité intellectuelle performante propice à réceptionner les contenus de vécu et à les livrer de manière pertinente et avec authenticité et spontanéité.

Enfin, avant de délivrer sa parole biographique, le sujet est invité immédiatement après l’accordage, à décrire les contenus de son expérience spécifiée. Ce témoignage sert ensuite de matériau de base aux échanges. La subjectivité corporelle ainsi décrite donne lieu à un déploiement de sens en lien avec le contexte de vie de la personne ou en lien avec sa biographie.

CONCLUSION

Je suis maintenant en mesure de revenir, à titre de conclusion, aux grands tournants biographiques de mon itinéraire de création de la fasciathérapie vers la somato-psychopédagogie.

Je me souviens qu’il m’a fallu dépasser de nombreuses utopies, celle qui transportait l’idée que le retour à la proximité au corps suffirait à retrouver un état de santé, celle qui me faisait croire que la rencontre avec le mouvement interne allait avoir raison des problématiques psychiques des personnes ou encore celle qui me faisait croire que prendre conscience des contenus de vécu suffirait à changer les comportements. Je sais aujourd’hui, en les revisitant, que ces utopies ont été mon moteur d’action qui me mobilisa pour tenter de répondre à l’exigence de la réalité qui se donnait. Il me fallait réguler constamment en renonçant à chacune d’elle, puis il me fallait aller puiser dans mes ressources perceptives et cognitives pour offrir des solutions aux problématiques que je rencontrais dans le déroulement de mon parcours. J’ai rencontré ainsi six situations pédagogiques formatrices majeures qui ont guidé le processus d’émergence de la somato-psychopédagogie.

La première situation pédagogique formatrice remonte à la période de la fasciathérapie où je prenais conscience de la cécité perceptive dont certaines personnes étaient atteintes et qui faisait obstacle à la découverte du mouvement interne dans leur corps.

La seconde concerne la question de la passivité de la personne dans un processus de soin. Avec la fasciathérapie, la personne était prise en charge et ne participait pas de manière active au déploiement de sa conscience. Je proposais donc une pédagogie du geste pour solliciter l’implication de la personne dans son processus de soin.

La troisième, et c’est sûrement la situation qui orienta définitivement la fasciathérapie vers la somato-psychopédagogie, est la sollicitation du corps biographique de la personne mise au contact du toucher relationnel. En redonnant de la mobilité aux fragments de vie fixés dans des zones sombres du corps de la personne, certaines personnes étaient confrontées à une crise de croissance. Toucher un organisme était une chose, mais toucher la personne sur la modalité psychotonique la concernait dans son corps biographique. Ce et qui provoquait parfois chez elle un bouleversement existentiel qu’il fallait apprendre à accompagner. J’en prenais la mesure et décidais de me former à l’accompagnement de la personne en croissance.

La quatrième situation, concerne la saisie du sens. Certaines personnes avaient accès à leurs sensations corporelles, sans toutefois parvenir à saisir le sens véhiculé par leur expérience du Sensible corporel. J’introduisais alors dans ma pratique l’introspection Sensible.

La cinquième situation concerne la difficulté rencontrée par les personnes à verbaliser leur expérience. Je décidais donc d’introduire une relation d’aide verbale duale entre le praticien et le patient, comme lieu d’expression des contenus de vécu et de production de connaissance.

Enfin, la dernière situation pédagogique formatrice intéresse l’aspect de l’autoformation dans l’interactivité sur le mode du Sensible. L’analyse des témoignages des personnes mises au contact du Sensible révélait une certaine tendance des personnes à exploiter la relation au corps Sensible dans une visée essentiellement égotique. Le « cheminement vers soi » devait être enrichi d’un « cheminement vers les autres ». Pour réguler cette problématique, je proposais un espace de parole groupal afin que les personnes apprennent à écouter autrui et à apprendre d’autrui.

Perspectives philosophiques

L’analyse qui précède m’a conduit à relever le projet fondateur de mon engagement : « Est-il possible d’accompagner une personne à instaurer une plus grande proximité avec elle-même ? » Bien entendu, une telle interrogation n’a de sens que sur le fond d’une transformation radicale du sens de la présence à soi incarnée dans son propre corps. Ainsi, il m’a fallu caractériser les données du Sensible telle qu’elles me sont apparues dans mon processus de création. Cette caractérisation renvoie, à titre d’effet, à une réalité intérieure qui rompt avec l’idée que ce terme emporte traditionnellement : habituellement, la perception sensible véhicule essentiellement l’idée d’une relation au monde à travers les sens extéroceptifs tandis que le Sensible renvoie ici à une relation profonde et vivante de « soi à soi » comme point de départ à reconnaissance de sa présence à la vie.

C’est précisément sur le mode de la relation à soi par le biais de la médiation du corps que l’expérience prend le statut de Sensible, devenant du même coup lieu d’un apprentissage expérientiel extra quotidien. Le problème de sens de l’expérience du Sensible a été au centre de mon interrogation puisque la mise à jour du sentir comme véritable expérience ne vaut pas seulement comme mode de relation du sujet au monde, mais comme mode de relation du sujet avec lui-même. Pour ce faire, la mise à jour du sentir sur le mode du Sensible exige, de la part du sujet, une mobilisation perceptive et conscientielle convoquée par une qualité de toucher relationnel manuel, une pédagogie orientée vers le geste habité et une mobilisation introspective questionnant les contenus de vécu.

Dès lors que les contenus de vécu ne sont pas appréhendés au cœur de l’expérience extra quotidienne, ils sont réduits à un ensemble de contenus discrets, constituant en quelque sorte un matériau inerte pour la conscience. L’expérience du Sensible au contraire, emporte avec elle des contenus de vécu singuliers, signifiants et motivants pour la personne qui en est la cause.

Concernant le mode du sentir, le Sensible se donne sous la forme d’une subjectivité corporelle mouvante, interne, incarnée dans la chair, et conscientisé par le sujet dans l’immédiation de l’expérience. Elle est douée de valeur objective puisqu’elle exprime la manière dont le corps réagit à un mode de relation de soi à soi, mais aussi la manière dont la pensée se donne au contact du corps Sensible. La nature de cette subjectivité avait une telle valeur objective à mes yeux, qu’elle a été le centre de ma recherche doctorale, donnant lieu à une production de connaissance sous la forme d’une modélisation de la « spirale processuelle de la relation au corps Sensible », justement conçue pour appréhender la chronologie d’apparition des catégories de vécu du Sensible (mouvement interne, chaleur, profondeur, globalité, manière d’être à soi, et manière d’être aux autres). Ces catégories du Sensible révèlent les parties constitutives du « sentiment d’existence », propre à l’expérience du Sensible. Elles participent de la sorte à une auto-affection : le sentir, c’est toujours se sentir.

J’ai souhaité également déployer le mode du penser qui se donne dans l’expérience du Sensible. On retrouve là aussi une dimension subjective liée à une mobilisation introspective en adéquation avec les objets du Sensible ciblés par le sujet. Cette subjectivité corporelle, cette foi-ci ne se cantonne pas seulement au monde de la sensation vécue et perçue, mais s’ouvre à une « activité pensante non réfléchie » selon une dynamique d’émergence qui n’emprunte pas les voies réflexives habituelles. Cette nature de pensée qui n’a pas été préalablement réfléchie par le sujet donne lieu à une donation de sens, non référencées dans la structure d’accueil préalable du sujet. Cette donation de sens présente les caractéristiques suivantes, elle est immédiate, interne, immanente, non réfléchie et véhicule des contenus de sens intelligibles pour celui qui les saisit au cœur de l’expérience corporelle. La pratique de cette connaissance nous donne accès à une « forme de pensée ressentie » ou à une « forme de ressenti pensé ».

Cet entrelacement des opposés constitue un défi à la dialectique du sentir/penser puisque la sensation transporte avec elle les prémices d’une pensée signifiante. On assiste là, à un nouveau cogito, le « cogito du sensible » qui emporte l’idée que le sentir, en tant que mouvance incarnée et le penser en tant que connaissance immanente conjuguent leurs singularité pour donner lieu à une connaissance engendrée au sein de rapports. La donation de sens est prise ensuite en relais par le sujet quand celui-ci déploie une activité réflexive à propos du sens qui s’est donné spontanément à sa conscience. Cette opération cognitive donne lieu à une mise en sens construite par le sujet dans le retour réflexif sur l’expérience passée ou dans la dynamique de la temporalité qui advient…

Bibliographie

[1] Rilke, R. M. (1997). Lettre à un jeune poète, Mille et une nuit, Turin.

[2] Jourde P. (2002). La Littérature sans estomac, L’esprit des péninsules, Paris.

[3] Le docteur américain Andrew T. Still (1828-1917) est le fondateur de l’ostéopathie. Il crée en 1892 l’American School of Osteopathy.

[4] W.G. Sutherland (1873-1954), élève de Still, fonde en 1895 la cranio-sacral therapy, ou  l’ostéopathie crânio-sacrée.

[5] Le mot latin « fascia » signifie bande, bandelette. En termes médicaux, il recouvre l’ensemble des tissus conjonctifs arrangés en nappe : aponévroses (enveloppes des muscles), membranes dure-mérienne (enveloppes du cerveau et de la moelle épinière), péritoine (enveloppe des viscères) plèvres (enveloppe des poumons) etc. Le fascia est omniprésent dans le corps, étendu sans discontinuité de la tête aux pieds et de la profondeur à la périphérie.

[6] Bois, D. (1989), La vie entre les mains, Éditeur Guy Trédaniel, Paris.

[7] Bois, D. (1990), Une thérapie manuelle de la profondeur, Éditeur Guy Trédaniel, Paris.

[8] Petit J.L. (1994) Neurosciences et philosophie de l’action. Paris : Vrin

[9] Bois D. (2005). Corps sensible et transformation des représentations : propositions pour un modèle perceptivo-cognitif de la formation, Tesina en didactique et organisation des institutions éducatives, Séville : Université de Séville.

[10] Le praticien perçoit sous sa main, une modulation psychotonique qui se manifeste d’abord par un délai d’apparition de la tension tonique suite à un toucher relationnel adéquat. Progressivement, il assiste en direct à une diffusion de cette tension dans l’étendue du corps (contagion tonique). Puis il perçoit l’implication de la personne à travers l’intensité de la réponse tonique qui atteint un seuil maximum traduisant la confrontation entre la force de renouvellement du corps et la force de préservation (moment intense de confrontation perceptivo cognitive : constructivisme immanent). Enfin, la main perçoit un relâchement tonique donnant lieu à un mouvement interne de résolution de la résistance tissulaire et cognitive.

[11] Bégout B.,(1995). Maine de Biran, la vie intérieure, Payot, Paris

[12] James W., (1924). Précis de psychologie, Marcel Rivière, Paris

[13] De la Garanderie. (1989). Défense et illustration, de l’introspection au service de la gestion mentale, Centurion

[14] Bois D. (2007). Le Corps sensible et la transformation des représentations de l’adulte, Thèse de Doctorat en didactique et organisation des institutions éducatives, Séville : Université de Séville.

[15] Bourhis H. (2009) « La directivité informative dans le guidage d’une mise en sens de la subjectivité corporelle : une méthodologie pour mettre en évidence des donations de sens du corps sensible » p 245-270 dans Bois, Humpich, Josso « sujet sensible et renouvellement du moi. Ivry : Point d’appui

[16] Roustang F. (2003) Il suffit d’un geste. Paris : Odile Jacob

[17] Josso, (1991), Cheminer vers soi, L’âge d’homme, Genève, Suisse.

 

Ce fragment biographique est inspiré du livre de D. Bois, MC Josso, M Humpich (2009) : « le sujet sensible et le renouvellement du moi » Ivry : Point d’appui

sujet sensible Danis Bois couverture