Rencontre avec Danis Bois : « Concept et pratiques de la Pleine Présence : Un nouvel art de vivre »

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A l’occasion de la rencontre qui a eu lieu les 1er et 2 juillet 2016, Danis Bois nous a présenté sa réflexion du moment sur la Pleine Présence, concept innovant, né de son expérience vécue et de sa pratique de la méditation.

Il précise tout d’abord la notion de concept telle qu’il l’envisage dans la pleine présence : « Il n’y a de concepts éclairant que ceux qui sont enracinés dans l’expérience vécue et la pratique. » rejoignant en cela H. Bergson pour qui : « Il n’y a d’autre source de connaissance que l’expérience c’est pourquoi un raisonnement pur sans l’appui de l’expérience et de la sensibilité ou de l’affectivité ne peut jamais convaincre vraiment ».

Prolongeant sa présentation, il résume brièvement son itinéraire de praticien sur le terrain et de scientifique qui l’a conduit comme professeur universitaire et directeur de laboratoire, à innover dans le domaine de l’éducation et plus spécifiquement dans celui de la psychopédagogie de la perception. Il utilisera la métaphore de la révolution pour nous faire part de son souhait de revenir à son intérêt initial : « faire sa révolution, c’est revenir sur soi même, de la même façon qu’une planète fait sa révolution lorsqu’elle revient à son point de départ. » Ainsi, après 40 ans d’engagement professionnel consacrés à la pratique et à la recherche, il revient à son intérêt premier pour la spiritualité laïque orientée vers une humanité plus incarnée dans laquelle l’homme devient plus présent à lui même, à autrui et au monde.

Les prémices du concept de la Pleine Présence

Rien n’est venu d’un coup. Le concept de la pleine présence est né par tâtonnements et a été le plus souvent initié à travers des moments charnières qui ont attiré son attention sur la pertinence de se pencher sur la Présence comme outil de performance dans le toucher manuel de relation. En effet, il constate que plus le praticien est présent à lui même plus sa perception est discriminative et déclenche des effets dans l’intériorité du patient. Contemporainement, il prend conscience que certains patients présentent une posture de distance avec leur corps et s’en étonne. Comment se fait-il que les patients ne perçoivent pas ce que la main du praticien perçoit ? De ce constat nait son intérêt pour une pédagogie ciblée sur l’enrichissement des potentialités perceptives susceptibles de permettre à la personne d’instaurer une qualité de présence à elle-même par la médiation du corps. Bien plus tard, ses recherches sur la présence le conduiront à élaborer le concept de « distance de proximité ». Ainsi précise t-il, pour être présent pleinement, il faut être à la fois proche et distant, à la fois vivre l’expérience et être capable de l’observer. Ce sont là les prémices des pratiques de la pleine présence. La notion de présence telle qu’elle est présentée ici se rapporte à un mode d’existence et non au monde de l’imaginaire.

Pourquoi cet engagement dans la pleine présence ?

Ensuite, D. Bois nous brosse les motifs qui sous-tendent son nouvel engagement dans la pleine présence : repousser « l’absurde », terme de Heidegger qui évoque une vie privée de sens dans laquelle l’homme est inclus dans un ‘on’ véritable tendance à se maintenir dans la moyenne anonyme ; dénoncer la culture de la vitesse qui anime la civilisation actuelle ; créer une plus grande proximité de l’homme avec lui-même, avec autrui et avec le monde.

Devant ce constat, il propose six conseils pour développer un nouvel art de vivre que nous synthétiserons ainsi :

(1) Entrevoir la santé comme « comme source, comme provenance d’un dynamisme, non seulement de notre maintien en vie, mais du déploiement de cette vie portée vers son accomplissement » (B. Honoré).

(2) Adopter un rythme plus lent, afin de redevenir acteur de sa vie et de réfléchir à ce qui rend sa vie meilleure.

3) Reconnecter la vie pleine dans le sens de C. Rogers qui implique une tendance à vivre le moment présent de façon totale (présenciation), à s’écouter soi même et à faire l’expérience de ce qui se passe à l’intérieur de soi, à rechercher une signification, un ordre, une légitimité dans toute accumulation d’expérience et enfin à revenir à la nature humaine essentielle, celle qui porte l’impulsion vers le beau, le meilleur.

(4) Se mettre à l’écart de l’agitation en s’offrant des moments de silence : « Désormais il est difficile de faire le silence, ce qui empêche d’entendre cette parole intérieure qui calme et qui apaise » (A. Corbin)

(5) Déployer un mode de perception qui optimise la réflexion, la créativité et l’innovation, relevant avec G. Jung que « l’humanité souffre d’une immense carence introspective ». Selon D. Bois, « s’éprouver soi même » participe à la Pleine Présence car la pensée s’éprouve de la même façon que le ressenti se pense. Il faut alors se tourner vers la phénoménologie de la vie qui revendique son aptitude à sortir des sentiers battus et renvoie le sujet à lui même sur fond perceptif. La vie absolue, nous dit M. Henry, est « la vie qui a le pouvoir de s’apporter elle même dans la vie. La vie n’est pas, elle advient et ne cesse d’advenir ». Dans cette perceptive la vie est un mouvement qui s’auto-affecte. Finalement, il ressort que le tact interne, la méditation de la Pleine présence, s’avèrent plus adaptés que l’entendement et la réflexion pour saisir la poésie de la vie qui se dévoile sous la forme d’un mouvement ontogénique.

(6) Faire le tour de soi-même en soignant son rapport aux différentes dimensions de la présence. Nous apprenons alors qu’il existe différentes dimensions de la présence à savoir

  • la dimension temporelle entrevue sous deux aspects : « être présent au présent » permettant de progresser dans sa capacité à prendre comme référence son état présent et à mesurer la valeur d’un instant et « être présent à l’advenir » en se tenant à la bordure du futur. « Pour ce qui est de l’avenir, il ne s’agira pas de le prévoir, mais de le rendre possible » (Saint Saint-Exupéry) ;
  • la dimension existentielle rappelle que l’unique personne qui accompagne toute notre vie, c’est nous mêmes ;
  • La dimension relationnelle qui met en jeu la présence à soi, la présence à autrui et la présence au monde.
    • L’importance de la présence à soi, a été illustrée par des fragments de témoignages extraits des travaux de recherche du CERAP. « Une sensation d’être entrée dans ma propre maison, de rentrer chez moi » ; « Étonnant, j’avais bougé sans moi depuis des années » ; ou encore « J’abordais toujours les choses depuis l’extérieur et jamais à partir de moi ».
    • La présence à autrui a fait l’objet d’un déploiement important pouvant se résumer à cette phrase : « plus l’homme devient présent à lui même, plus il devient présent à autrui ». Cette présence passe par le corps : « qu’il s’agisse du corps d’autrui ou de mon propre corps, je n’ai pas d’autre moyen de connaître le corps humain que de le vivre » Merleau-Ponty.
    • Et enfin, dans la lignée de M. Buber, D. Bois met l’accent sur l’aspiration à chercher dans la présence au présent qui s’écoule, une façon de saisir un moment éternel. C’est grâce au surgissement de la présence partagée dans l’acte de relation de réciprocité, que nous touchons à l’ultime.

Inscription disciplinaire des pratiques de la pleine présence

Les pratiques de la Pleine Présence s’inscrivent dans le courant de la phénoménologie avec l’objectif de relever le défi de se rapprocher au plus près de l’expérience vécue par les personnes. Une voie d’étude de la subjectivité qui tente d’amener davantage de visibilité à l’expérience et à la connaissance lorsque celle-ci est convoquée par une qualité de présence. C’est bien à partir de ce champ expérientiel qu’est né le concept de la pleine présence.

La pleine présence s’inscrit également dans le courant humaniste de par son centrage sur l’expérience vécue de la personne. Dans ce contexte, la « tendance actualisante » ancrée dans l’expérience du corps implique une mise en mouvement de quelque chose qui est fixe, systématique, répétitif pour accéder à un changement d’état et/ou être soi-même c’est justement accéder à la mobilité, à des changements d’états organiques et psychiques. Cela vient en écho avec « la vie pleine » de C. Rogers qui est un processus et non un état, une direction, non une destination.

La pleine présence trouve aussi un ancrage fort dans les neurosciences éducatives, puisque la pédagogie mise en œuvre mobilise l’intentionnalité, les ressources attentionnelles, les différents degrés de conscience modifiée, la pensée créative et émergente, la perception paroxystique, l’ancrage organique de la mémoire, l’empathie sur le mode de la « réciprocité actuante » et le sentiment d’existence organique comme lieu d’auto conscience.

Enfin, la pleine présence prend sa source dans les pratiques méditatives et introspectives mises au point par D. Bois. De ce nouveau mode de connaissance est née la classification des différents degrés de transformation de l’état intérieur. « Se sentir soi n’est autre chose réellement que se connaître soi sentant » (Maine de Biran). Quand toutes ces modifications liées au processus actif du mouvement interne qui anime l’intériorité du corps la personne pénètre dans le monde du sensible et fait l’expérience de la pleine présence.

Le soi sentant déployé dans la pleine présence renvoie le sujet à des états évolutifs vers une plus grande stabilité psychique (solidité, tranquillité, calme, sérénité) et vers un sentiment d’existence organique et sensible (douceur, bienveillance, bonté, altérité).

Conclusion.

La présence dépasse le simple fait d’être attentif à soi, à autrui, à la temporalité de sa vie. Elle est une attention qui engage tout notre être, nos sens, mais aussi notre cœur et notre esprit. La conscience est une faculté tandis que la présence est une manière d’être. Dans cette perspective, la présence est nécessaire à la pleine conscience tandis que la conscience participe à la pleine présence. Certes la pleine présence nous dit D. Bois a besoin de la conscience pour apparaitre mais elle est surtout une manière d’être qui génère des effets des altérations des changements tandis que la conscience prend seulement acte de ce qui est et de ce qui se représente.

Selon D. Bois, Le terme « pleine » renvoie à plusieurs modalités de présence. C’est l’association simultanée de la présence et de la conscience qui confère le premier degré de Pleine Présence. Ensuite, c’est l’association de toutes les dimensions de la présence (temporelle, existentielle et relationnelle) qui constitue le deuxième degré de la Pleine présence ; le troisième degré de la pleine présence apparaît dans la rencontre entre le mouvement interne, la matière sensible et le sujet qui se perçoit. C’est enfin la présence attentionnée ouverte à l’instant éternel qui offre le degré ultime de la Pleine Présence. Ces différentes modalités de présence conduisent à « la vie Pleine » telle qu’elle est préconisée par C. Rogers.IMG_1112

En guise de conclusion après avoir présenté les effets de la méditation du point de vue scientifique, D. Bois revient sur le projet existentiel des pratiques de la Pleine Présence  : « La pleine présence est un espoir pour gagner sur le ‘on’ anonyme, le ‘on’ qui empêche de vivre l’existence, le ‘on’ qui éloigne de la présence au présent, à l’advenir, au présent éternel ».

NB : Cet article est une synthèse réalisée par un collectif de personnes présentes à la rencontre proposée par D. Bois sur la pleine présence

 

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