Petite histoire sur la fasciathérapie par Danis Bois

J’étais encore jeune ostéopathe quand, dans le début des années 1980, je pris la décision de m’intéresser à ce merveilleux tissu qu’est le fascia et d’y consacrer une partie de ma vie de praticien et de chercheur. Le terme « fascia » est un mot latin signifiant bande, bandelette, et qui progressivement s’est transformé en un terme anatomique. Le Petit Robert (2007) lui attribue comme définition : « membrane de tissu conjonctif qui enveloppe des groupes de muscles et certains organes dont elle assure le maintien. » Il est intéressant de constater qu’en anglais le tissu conjonctif se dit « connective tissu » mettant en relief la fonction de liaison du fascia entre les différentes structures anatomiques. Le terme fascia a été repris par le fondateur de l’ostéopathie, le Dr. Andrew T. Still (1828-1917), faisant de ce tissu « l’endroit où il faut chercher la cause de la maladie »[1]. Pour donner une idée de l’importance de ce tissu, le chercheur Léon Page rapporte que s’il était possible d’enlever tous les éléments tissulaires du corps à l’exception du tissu conjonctif, l’apparence superficielle du corps ne serait pas grandement changée. Comme une vaste toile d’araignée, le fascia relie la tête aux pieds et la profondeur à la superficie. Il offre au corps une unité anatomique et fonctionnelle.Danis Bois

Le fascia a été pour moi le plus précieux allié pour dialoguer avec le corps et susciter sa force d’autorégulation. La plus grande fierté que peut éprouver un thérapeute est probablement celle d’avoir su éveiller et exploiter au maximum les forces vives du corps. Dans ce contexte, la puissance d’un geste thérapeutique ne se mesure pas à la volonté déployée par le praticien pour apporter une solution à la problématique du patient mais à la capacité à déclencher la force interne du corps.

Dans le prolongement de cette perspective, il convient d’aborder la signification profonde du « soin » entrevu dans sa dimension humaniste qui invite à « prendre soin » de la personne en prise avec sa maladie. Même quand une personne recherche une relation thérapeutique qui a pour but d’apaiser, d’agir sur la douleur ou le symptôme, elle recherche également une attention prévenante et bienveillante de la part des soignants. Le toucher manuel de relation, utilisé dans la fasciathérapie, offre une proximité avec la personne en tissant des liens de bienveillance et de confiance indispensables à l’action thérapeutique.

Pour illustrer la nature de la relation et la profondeur qui est mobilisée par le geste du fasciathérapeute, voici quelques extraits du livre de Marie-Paule Meert (2010) – Quand tu seras guérie, nous irons au sommet de l’Empire State Building – dans lequel elle rapporte son vécu de l’épreuve du cancer ainsi que son expérience de la fasciathérapie. Marie-Paule raconte qu’avant de rencontrer cette méthode elle n’était pas sensibilisée à la médecine dite non conventionnelle. « Et voilà, dit-elle, je découvre ce traitement innovant basé principalement sur le toucher, et qui change tout ». D’emblée, elle comprend que la rencontre ne se limite pas à un geste technique qu’elle traduit à travers des mots simples : « Je vois les effets réels des techniques, mais je crois aussi que ce n’est pas qu’une technique. L’essentiel est sa profondeur, sa sensibilité mise au service d’une méthode rigoureuse. »

En fait, Marie-Paule découvre un nouveau rapport à son corps, un corps qu’elle a jusqu’alors malmené, voire même ignoré. A la suite de cette prise de conscience, elle déclare « Mon scepticisme est bien mis à l’épreuve. (…) Pour la première fois j’ose écouter mon corps. » Puis elle ajoute, pour bien marquer le caractère bénéfique de cette rencontre qu’« après quelques minutes de traitement, je sens que la douleur physique et les tensions disparaissent ». Elle décrit alors que ce qui n’était pour elle qu’une « carcasse » devient le siège d’une chaleur bienfaisante. Si l’on se réfère à son propos, Marie-Paule est touchée au cœur de sa chair profonde : « Les effets se prolongent par une sensation de bien-être tout au fond de ma personne. » Moment intense où elle comprend que « le toucher thérapeutique est en train de révéler en moi plus de vingt ans de repli d’absence de sensation du vivant. » C’est toujours étonnant d’assister à ce moment où la personne se rend compte du fossé qui s’était installé entre elle et son corps intérieur.

Après trente années d’un parcours professionnel dédié à l’exercice, l’étude et l’expérimentation du rapport au corps dans la construction de l’identité et de la présence à soi vient le moment de rendre compte et d’amener à davantage de visibilité cette somme d’expériences accumulées.

Dans mon processus de découverte j’ai été amené à m’intéresser à la dimension du Vivant à partir d’un questionnement philosophique qui vise à répondre à une préoccupation qui est au cœur de la plupart des individus, même si une telle préoccupation reste quelque part dans l’inconscient collectif. Seulement voilà, les personnes qui bénéficient des séances de fasciathérapie découvrent un nouvel intérêt pour une existence plus profonde, plus vraie. Ainsi, il arrivait très fréquemment, au terme d’une séance, que des patients posent des questions en lien avec leur dimension existentielle du genre : Comment devenir plus vivant ? Comment approcher la vie ? Confronté à cette nouvelle demande partagée avec les patients qui ont croisé ma route, j’en suis venu à m’interroger sur la possibilité d’accompagner une personne à instaurer une plus grande proximité avec elle-même. C’est sur fond de ces enjeux d’interactivité humaine, incarnée et sensible, que s’est construit le processus d’émergence de la fasciathérapie telle qu’elle est préconisée aujourd’hui et qui en fait son originalité par rapport aux différentes thérapies manuelles des fascias pratiquées dans le monde.

La fasciathérapie est devenue, au fil du temps, une méthode à part entière. L’ensemble des savoirs véhiculés par cette approche a bouleversé, au passage, les mentalités en place dans le monde de la kinésithérapie et de l’ostéopathie. Aujourd’hui, cette méthode possède ses propres concepts, ses modèles d’application, sa philosophie. En effet, en travaillant chaque jour en relation avec la fibre sensible du corps humain, j’ai rencontré toute une vie subjective, riche, foisonnante qui apprend nécessairement à celui qui la vit et l’explore. Cette vision sensible du corps amena à l’élaboration d’un nouveau champ théorique et pratique qui fut accueilli favorablement dans le milieu universitaire et notamment dans le courant des sciences sociales et humaines.

Tout au long de sa vie, l’être humain est touché par les événements ; tout ce qu’il a regardé, entendu, perçu, ressenti, pensé a installé en lui un état particulier, une coloration qui lui est propre. Vers les années 1990, la fasciathérapie prend en considération la dimension biographique du corps et donne au fascia le statut de squelette psychique dans la mesure où ce tissu très réactif stocke les stress physiques ou émotionnels subis jusqu’alors par la personne. Cette évolution était renforcée par le fait que je découvrais un corps imprégné de tonalités endormies. Lorsque ma main se posait sur un corps, elle contactait des zones immobiles, des parties devenues denses, des nœuds qui semblaient contenir des sensations gelées, comme si le corps était constitué de strates, dont certaines apparaissent fossilisées, gélifiées, anesthésiées. Avec l’ostéopathie, je soignais un organisme. Avec la fasciathérapie, je concernais la personne dans sa totalité somato-psychique. C’est à partir de cette prise de conscience qu’est né le toucher relationnel caractéristique de la fasciathérapie. Un toucher qui déclenche chez la personne un fort sentiment d’implication.

Cependant, certains patients ne semblaient pas avoir accès à la tonalité corporelle de fond déclenchée par ce toucher. Ils semblaient atteints d’une forme de « cécité perceptive ». Cette situation justifiait une véritable interrogation : Comment une personne pouvait-elle ne pas percevoir les phénomènes internes à son corps alors que le praticien y accède avec son toucher ? Ce constat a suscité une réorientation des actions éducatives ciblées sur l’enrichissement perceptif. Je pensais à ce moment là que si la personne prenait conscience de ce qu’elle vivait à l’intérieur de son corps, elle pourrait se rapprocher d’elle-même. Cette étape a constitué un nouveau tournant dans l’évolution de la fasciathérapie car le patient, sollicité par le praticien dans ses ressources attentionnelles et perceptives, devenait actif.

Tout au long de ma vie de chercheur, j’ai œuvré pour comprendre la manière dont les personnes rapportent leur expérience vécue pendant les séances de fasciathérapie. Une fois mon doctorat obtenu, les portes de la recherche se sont ouvertes, je me suis alors destiné à la recherche au sein du CERAP[2] (Centre d’Étude et de Recherche Appliquée en Psychopédagogie perceptive).

Actuellement, le courant dominant scientifique est celui de la preuve, entrainant dans son sillon une technologie pointue. Cependant, malgré ces progrès technologiques, il n’existe pas à ce jour d’appareil capable d’isoler et d’analyser le ressenti et le vécu d’une personne. Tout juste peut-on en analyser les impacts sur les grands systèmes du corps (biologiques, génétiques, physiologiques ou cliniques) mais la subjectivité singulière vécue par la personne demande un autre investissement. L’exemple de l’analyse d’une larme est significative de la difficulté à appréhender tous ses contours. En effet, un chercheur étudiera les composantes biologiques et physiques d’une larme mais n’accédera pas, pour autant, à son origine : est-elle une larme de désespoir, de chagrin ou une larme de joie ? Cette dimension subjective est du domaine de la science qualitative. Elle permet d’étudier l’expérience de la personne en accédant, à travers le recueil et l’analyse de son témoignage, à l’arrière-scène affective, émotionnelle, psychique qu’elle a réellement vécu et pensé.

C’est justement ce que mon équipe de chercheurs et moi-même nous effectuons dans le cadre du laboratoire affilié à l’Université Fernando Pessoa qui se trouve au Portugal, dans la magnifique ville de Porto. Nous avons élaboré un ensemble de protocoles qui visent à recueillir le témoignage des personnes bénéficiant de séances de fasciathérapie, ainsi nous pouvons accéder à leur expérience au niveau de la sensation, des ressentis corporels, du sens que la personne donne à son expérience et de l’impact que celle-ci a dans sa vie, dans ses actions et dans ses relations à autrui.

En analysant un nombre important de témoignages, dans le cadre de différentes recherches, nous avons répertorié les différentes manières dont les personnes rapportent leur expérience de la fasciathérapie. Dans ce contexte, il est souvent question de « fond de soi » renvoyant le plus souvent à une réalité profonde qui tombe sous le coup de l’évidence ou pour le moins d’un vécu incontestable. En effet, la personne se sent touchée au fond d’elle-même s’accompagnant d’une impression de globalité qui renvoie à un fort sentiment d’unification entre les différentes parties du corps et entre la tête et le corps. Toutes ces retrouvailles avec un corps perdu donnent lieu à des prises de conscience importantes du genre : « je ne percevais mon corps jusque là que comme une enveloppe extérieure »[3].

Progressivement, au contact de ces degrés de tonalité incarnée, les personnes semblent apercevoir une nouvelle proximité avec elle-même, une sorte de nouvelle présence à elle-même, faisant dire à l’une d’elle : « je découvre le plaisir d’être avec moi, en ma compagnie » associé à un sentiment d’existence à partir duquel elle se sent davantage positionnée dans sa propre vie.

Cette dimension existentielle portée par la fasciathérapie a contribué à son évolution socioprofessionnelle devenant, au fil du temps, une pratique inscrite dans le paysage des sciences humaines et sociales.

Parallèlement à cette socialisation de la fasciathérapie dans les pays francophones (France, Belgique, Suisse, Québec), on a vu apparaître au niveau international et anglophone un véritable champ d’étude et de recherche sur le fascia et les thérapies du fascia comme en témoignent les 14.447 articles parus sur le sujet entre 2004 et 2006 (source : Medline). Aujourd’hui, la fasciathérapie, telle que nous la préconisons, s’inscrit dans le courant des thérapies des fascias participant ainsi à la création d’une véritable science des fascias.

Pour plus d’informations sur les travaux de recherche en fasciathérapie consulter le site du CERAP : Centre d’Etude et de Recherche Appliquée en Psychopédagogie Perceptive

[1] Still, A.T. (1998). Autobiographie (1897). (P. Tricot, trad.). France : Editions Sully.

[2] Le Centre d’Etude et de Recherche Appliquée en Psychopédagogie perceptive (CERAP) de l’Université Fernando Pessoa (www.ufp.pt) a pour objectif d’étudier le rapport particulier à l’expérience sensible du corps, et la place du corps sensible dans les processus d’apprentissage éducatifs, formatifs, soignants et existentiels.

[3] Les témoignages qui suivent sont issus du travail de recherche mené à l’Université Moderne de Lisbonne, entre 2004 et 2006, par V. Bouchet (2006), Psychopédagogie perceptive et motivation immanente : étude du rapport à la motivation dans un accompagnement à médiation corporelle d’adultes en quête de sens.

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