déc 22

Fragments de réflexions sur l’émergence de la psychopédagogie de la perception et du sensible

Le lancement d’une discipline nouvelle, la psychopédagogie de la perception relève d’un processus évolutif issu de l’éducation somatique, ainsi que d’intuitions anciennes, de tâtonnements scientifiques et de données inédites qui se sont emmêlés de façon dynamique. La psychopédagogie de la perception n’a donc rien d’une génération spontanée. Son originalité repose sur une théorie qui s’est construite à partir de l’expérience des pratiques corporelles et des techniques du corps qui font intervenir la dimension du sensible.

Nos premières années de recherche dans le domaine de la psychopédagogie de la perception ont servi de support à la construction d’une vision théorique et méthodologique novatrice par rapport à la place accordée au corps dans les sciences de l’éducation. En accordant une place centrale à la sensibilité corporelle et à l’implication humaine dans le processus de connaissance. Notre démarche est née de la conviction que l’homme n’est pas seulement porteur d’une structure, mais qu’il est aussi dépositaire d’une potentialité perceptive.

Parmi les pédagogues célèbres, Rousseau est peut-être le seul avec Baden-Powell à accorder de la place à la formation sensorielle : « C’est le temps d’apprendre à connaître les rapports sensibles que les choses ont avec nous. Comme tout ce qui entre dans l’entendement humain y vient par les sens, la première raison de l’homme est une raison sensitive ; c’est elle qui sert de base à la raison intellectuelle : nos premier maîtres de philosophie sont nos pieds, nos mains, nos yeux. » (Rousseau, 1966, p.122). Pour Rousseau, l’éducation corporelle facilite le contact permanent avec les choses. « Chez Jean Jacques, écrit Pestalozzi, l’éducation corporelle attache l’esprit aux choses, l’empêche d’errer, et crée une espèce d’intelligence corporelle. » (Burgener, 1973, p.16 à 23)

Qu’est devenue aujourd’hui cette intelligence corporelle dont parle Rousseau ? Le propos de J. Gaillard nous donne un indice : « Après s’être essentiellement satisfait à leurs débuts de la reproduction de formes gestuelles, les pédagogies de l’éducation physique scolaires, se sont orientées dans les années 1980 vers la prise en compte de l’activité et des opérations internes du sujet. Ce sont les modèles cognitivistes qui ont alors massivement pénétré les méthodes d’enseignement, ce qui a eu pour effet, de négliger la prise en compte de la sensorialité du sujet dans une activité technique. » (Gaillard, 2000, p. 65)

Grâce à la perspective phénoménologique, nous voyons poindre dans les sciences de l’éducation un intérêt pour la dimension sensorielle. J. Gaillard souligne que : « les informations sensorielles deviennent source de connaissance ; la conscience qui s’en dégage est une conscience de soi engagé dans l’action ». (Gaillard, 2000, p. 73)

Si les sens entrevus dans cette optique servent de base à la conscience de l’homme J. de Ajuriaguerra éclaire le sujet quand il ajoute la notion du « corps propre » : « En tant que corrélat du corps propre, la chose perçue n’est pas d’abord une signification par l’entendement, mais une structure accessible en inspection du corps et percevoir, c’est percevoir avec le corps. Aussi le corps est-il l’instrument général de ma compréhension, l’agent et même le sujet de ma perception. » (cité par Bullinger, 1997, p. 41 à 50)

La psychopédagogie de la perception s’applique essentiellement à la dynamique du développement personnel de l’apprenant adulte : c’est l’expérience du soi dans la présence totale à l’acte et la participation au jaillissement de l’instant : un retour à soi qui invite au dépassement de soi en s’appuyant sur la donnée perceptive corporéisée.

Nous vivons chaque jour dans la proximité d’expressions sensibles qui sont en nous et que nous ne percevons pas. Il ne s’agit pas là de l’inconscient tel que décrit par Freud, mais de la non-reconnaissance d’un potentiel perceptif présent en chacun de nous. Un potentiel physiologique qui dessine un homme plus grand, plus total, plus présent à ce qui le constitue.

Aller à la rencontre de ce potentiel, relève d’une démarche de recherche, de prospection vers le dedans des choses… de soi, pour découvrir ces  « imperceptions », celles qui sont trop petites pour être remarquées.

Lorsque l’on parle de perception, on peut distinguer plusieurs formes de perception selon les points de vue que l’on adopte. Dans un premier temps, on distingue la perception extéroceptive. Celle-ci se réfère aux cinq sens, l’odorat, le goût, le toucher, la vue et l’ouïe qui captent les informations provenant de l’extérieur. Suivant l’intérêt ou l’attention portés à ce qui est perçu, une simple sensation peut se transformer en une perception consciente. Ainsi, on passe de voir à observer, d’entendre à écouter.

Au début du XIXème siècle, un physiologiste britannique du nom de Sherrington (1900) découvre, grâce à ses recherches sur le système nerveux, la perception intéroceptive qu’il nomme proprioception. Celle-ci se distingue de la perception extéroceptive du fait qu’elle capte et véhicule des informations qui proviennent de l’intérieur du corps en mouvement. Ces informations parlent au cerveau grâce aux capteurs sensoriels répartis dans tous les muscles, tous les tendons, toutes les articulations et à l’intérieur de la peau. C’est la totalité de notre corps qui est concernée par ce flux sensoriel continu mais inconscient grâce auquel notre position, notre équilibre, notre tonus sont sans cesse adaptés. Ainsi, nous sommes informés en permanence, via le cerveau, du mouvement et de la position de notre corps dans l’espace.

La fonction proprioceptive participe également à la construction du schéma corporel, image interne dynamique du corps, dans lequel on retrouve la notion d’habiter un corps. C’est ainsi que l’on peut pousser l’idée jusqu’à dire que notre corps c’est nous, que lorsque le corps bouge c’est nous qui bougeons, et comprendre la pensée de Sherrington lorsqu’il définit la proprioception comme étant « l’ancrage organique fondamental de notre identité ».Ainsi le système proprioceptif, responsable de la sensation du mouvement constitue de ce fait la base et le moyen au travers duquel nous pouvons nous « ancrer dans notre identité ». En effet, c’est grâce à la fonction proprioceptive que nous pouvons sentir dans notre corps qui nous sommes et où nous sommes.

Une autre forme de perception concerne le « tact interne », terme d’Aristote repris par Maine de Biran (1766-1824). Il s’agit d’une capacité à réceptionner les tonalités internes qui naissent de la relation au corps. Ces tonalités emportent avec elles des significations préréflexives.

En développant la perspective que l’accueil sensoriel est l’acte initial de tout apprentissage corporel, nous abordons le rapport au monde et à soi. Nous devons rester dans une attitude d’accueil pour ressentir le corps. Grâce à un contact fertile avec soi, appuyé par la compréhension des expériences sensorielles, nous déplions une partie de nous même qui jusqu’alors se tenait recroquevillée dans une zone isolée de la conscience. Reconnaître son éprouvé invite à un apprentissage, à une compréhension identifiable.

 Bibliographie

Bullinger A., 1997, Ajuriaguerra, le corps comme relation, la sensorimotricité, Revue Suisse de psychologie

Burgener L., 1973, L’éducation corporelle selon Jean Jacques Rousseau et Pestalozzi,Paris, Vrin

Gaillard, J., 2000, Du sens des sensations dans les apprentissages corporels, Expliciter n° 34

Maine de Biran, 2000, De l’aperception immédiate, Œuvres complètes, T.IV, Paris, Vrin

Rousseau J.-J., 1966, Emile ou de l’éducation, Paris, Flammarion

avr 16

La découverte de l’éducabilité de la présence vivante à soi (Extrait de l’avant propos du livre Identité, Altérité et Réciprocité)

Depuis le début des années 1980, en Europe et essentiellement en France, Danis Bois, initiateur de ce que nous rangerons sous le vocable des «  théories et pratiques du Sensible » [1] œuvrait pour le développement d’une approche thérapeutique manuelle fondée sur un rapport perceptif au vivant à l’intérieur du corps ainsi que sur une relance, dans la personne accompagnée, des processus d’homéostasie. Au passage, laissons-le préciser ici ce qui doit être entendu lorsque nous utilisons dans cet ouvrage le substantif « Sensible » : « La dimension du Sensible telle que je la définis naît d’un contact direct, intime et conscient d’un sujet avec son corps. […] Lorsque j’aborde la dimension du Sensible, je l’inscris dans un rapport à certaines manifestations vivantes de l’intériorité du corps. Je ne parle plus alors de perception sensible, dévouée à la saisie du monde, mais de perception du Sensible, émergeant d’une relation de soi à soi. » (Bois, 2007, p. 14) Lire la suite

avr 14

Vers une formalisation de la relation au corps Sensible (extraits de la thèse de doctorat de Danis Bois)

LOGO université de Séville

De nombreuses recherches récentes accordent au corps un rôle fondamental dans la constitution de soi. Mais si la relation au corps est bien productrice de connaissances et de sens, il reste à préciser quel est le statut de la connaissance mise en jeu au sein de cette relation. Le projet de cette thèse est de contribuer à réhabiliter le corps dans sa dimension sensible, en s’appuyant sur l’étude des conditions et des effets du déploiement de ses potentialités d’apprentissage, et notamment de ressources perceptives non sollicitées dans les conditions habituelles d’usage du corps. C. Dauliach précise : « Le corps n’exerce pas une fonction de connaissances uniquement dirigée vers l’extérieur, mais est capable de se retourner sur lui-même, de devenir à la fois source et finalité de son exploration, de ses démarches gnosiques. » (Dauliach, 1998, p. 311) La phénoménologie, en développant la notion de « primat de la perception » de M. Merleau-Ponty et d’un corps considéré comme « foyer des sens », exige un rapport renouvelé au corps et donc à soi, aux autres et au monde.

Vers une formalisation de la relation au corps sensible : de la phénoménologie à la somato-psychopédagogie

La phénoménologie : le dévoilement d’un corps sensible

La phénoménologie prend comme point de départ la relation établie entre « un moi » et « le monde » grâce à l’activité perceptive. Pour Husserl, père de la phénoménologie, cette relation passe par les « vécus de conscience ». Cette conscience, pour Husserl, habite un corps, et c’est ce corps qui est la condition formelle de la perception ; la compréhension du monde extérieur passe donc par l’incarnation dans le corps. Le « Leib », traduit en français par les expressions « corps propre » ou « chair », ou encore « corps vivant », est pour Husserl d’abord présence et ouverture à l’être au monde, moyen de communication avec le monde.

Antérieurement à Husserl, Maine de Biran introduisait la notion de « corps propre » pour nommer ce corps lieu de notre expérience, média de notre être au monde : « L’homme n’est pour lui-même ni une âme, à part le corps vivant, ni un certain corps vivant, à part l’âme qui s’y unit sans s’y confondre. L’homme est le produit des deux, et le sentiment qu’il a de son existence n’est autre que celui de l’union ineffable des deux termes qui le constituent. » (Maine de Biran, 1995, p. 121)

Il faut donc entendre par « corps propre » le lieu où se joue une expérience intime qui convoque la perception corporelle. Autrement dit, le corps est ici lieu d’épanouissement de l’âme, lieu de significations qui nourrit l’acte intellectuel. Dans cette optique, il est impossible de poser le corps comme objet, de l’opposer à soi-même. Il est ancrage perceptif et moyen de relation avec le monde.

La relation au corps est donc une donnée fondamentale pour la phénoménologie. Mais si dans un premier temps le corps est d’abord réceptacle du monde, il apparaît aussi comme l’incarnation même d’une subjectivité, c’est-à-dire d’une conscience de soi comme sujet existant comme corps et se reconnaissant à travers ce corps. « Parmi les évidences qui constituent notre existence, l’une des plus fondamentales paraît bien être celle que le corps est notre corps, avec et dans lequel nous sommes nés, nous vivons et nous mourrons. » (Richir, 1993, p. 5)

Un des objectifs de M. Merleau-Ponty, continuateur de l’œuvre de Husserl, quand il rédige la Phénoménologie de la perception, « est de proposer une compréhension neuve de l’homme qui tienne compte de sa situation identitaire d’être incarné, présent à lui-même, au monde comme à autrui. » (Dauliach, 1998, p. 306) Le point de vue est donc ici radicalement différent des thèses dualistes qui font de l’être humain un individu partagé entre sa conscience et son corps. Jusque dans sa dernière œuvre, Le visible et l’invisible, M. Merleau-Ponty cherche à cerner, avec un sens remarquable de l’aperception, la richesse et en même temps le statut paradoxal du corps : « Nous disons donc que notre corps est un être à deux feuillets, d’un côté chose parmi les choses et, par ailleurs, celui qui les voit et les touche ; nous disons, parce que c’est évident, qu’il réunit en lui ces deux propriétés, et sa double appartenance à l’ordre de ‘l’objet’ et à l’ordre du ‘sujet’ nous dévoile entre les deux ordres des relations très inattendues » (Merleau-Ponty, 1964, p. 178).

Cependant, si la phénoménologie brosse clairement le constat d’un corps source d’une subjectivité pure, elle semble néanmoins s’arrêter au bord de l’expérience même. En tant que chercheur, nous nous questionnons sur la nature pragmatique de l’expérience corporelle subjective concernée, sur les moyens d’y accéder et d’en tirer une connaissance. Comment l’homme établit-il un lien avec son propre corps ? Comment peut-il s’interroger sur le statut de son propre corps ? J.-L. Petit prévient : « Dorénavant, tout se joue dans le corps, sans doute, mais entre le corps propre, qui est le seul corps concret et réellement vécu et le corps machine qui est simplement représenté, que personne n’habite, la différence subsiste. » (Petit, 1994, p.19)

Ainsi, l’homme peut ne pas habiter son corps. Il peut être en quelque sorte un « présent-absent » à sa vie, dès lors qu’il a perdu le contact avec son vécu. Dès lors, s’interroger sur le corps comme lieu d’accès à une connaissance réclame de définir des conditions d’accès à l’expérience corporelle qui peut faire naître une telle connaissance. C’est ici que nous situons le pas entre un « corps sujet » tel que décrit par Husserl et le « corps sensible » tel que nous en faisons l’expérience et le définissons.

Corps objet, corps sujet, corps sensible

Accorder une place centrale à la sensibilité corporelle et à l’implication humaine dans le processus de connaissance, ouvre à de nouvelles perspectives d’existence. Réfléchir sur son vécu devient alors un geste à la fois corporel et mental, à partir duquel se dégage un sens : « Ce que j’éprouve définit déjà ce que je pense. »

Les cadres d’expérience pratique de la somato-psychopédagogie, se révèlent extrêmement favorables à l’instauration d’un rapport inédit à la perception et en particulier à la perception du corps, nous donnant à voir, à éprouver, un corps dans différents statuts successifs. Le corps objet que nous fréquentons au quotidien laisse ainsi progressivement la place à un corps sujet, puis à un « corps sensible ».

Nous avons pu ainsi répertorier toute une gamme de rapports au corps qui se déclinent, selon le niveau perceptif de l’observant, depuis « J’ai un corps », vers « Je vis mon corps », puis « J’habite mon corps » pour enfin aller vers : « Je suis mon corps. » (Bois, 2005)

Que signifie : « J’ai un corps » ? Cela représente le corps objet. Celui-ci est considéré comme une machine, utilitaire, un simple exécutant soumis à la commande volontaire de la personne. Dans ce cas de figure, le rapport au corps définit en réalité une absence de rapport car le « propriétaire » ne recrute à son égard aucun effort perceptif et ne sollicite envers lui qu’une attention de faible niveau.

En revanche, « Je vis mon corps » est déjà un corps ressenti qui nécessite un contact perceptif. Cependant, à ce stade, la perception est souvent réduite à un rapport avec les états physiques : tensions, détente, douleurs, plaisir, etc. C’est seulement lorsque « J’habite mon corps » que le corps devient sujet, lieu d’expression de soi à travers le ressenti, impliquant un acte de perception plus élaboré envers le corps.

Le tableau ci-dessous résume ces différents niveaux de vécu du corps.

Les différents statuts du corps

Les statuts du corps

Fonctions

« J’ai un corps »

Corps utilitaire, corps machine, corps étendu

« Je vis mon corps »

Corps ressenti (douleur, plaisir) nécessitant un contact perceptif

« J’habite mon corps »

Corps prenant le statut de sujet, impliquant un acte de perception plus élaboré, le ressenti devenant lieu d’expression de soi à travers les perceptions internes

« Je suis mon corps »

Corps faisant partie intégrante du processus réflexif de la personne à travers des tonalités qui livrent un fort sentiment d’existence

« J’apprends de mon corps »

Corps sensible, caisse de résonance de l’expérience capable de recevoir l’expérience et de la renvoyer au sujet qui la vit

Cette classification s’accompagne d’une catégorisation des niveaux de perception associés, mettant en exergue la perception du sensible par rapport aux autres dimensions perceptives.

 Tableau 2

Comparaison des différentes catégories de perception

Catégories de perception

Fonctions

               Perception extéroceptive Se réfère aux cinq sens : odorat, goût toucher vue, ouie ; capte les informations qui viennent de l’extérieur

Perception proprioceptive

Véhicule des informations liées au mouvement ; informe en permanence du positionnement du corps dans l’espace ; participe à l’ancrage organique de l’identité

Perception kinesthésique

Association des sens extéroceptifs et proprioceptifs dans la fonction de capter le mouvement ; perception de soi comme « agent causal » du geste

Perception du sensible

Réception des gammes de tonalités internes qui se perçoivent dans la profondeur du corps ; éprouvé corporel qui véhicule une signification pré réflexive

La relation au corps sensible en somato-psychopédagogie

La relation au sensible, telle que nous l’entrevoyons, est née d’un contact direct avec le corps. C’est à travers le toucher manuel que s’est élaborée la donnée d’un sensible incarné. Cette vision du sensible s’inspire de la phénoménologie, en ce qu’elle fait appel aux expériences subjectives qui émergent du champ de l’immédiateté, d’une phénoménologie considérée en tant que pratique, et élargie à une pratique du toucher ; l’appréhension du corps sensible ne prend sens pour un sujet que si ce dernier l’a vécu dans sa propre chair.

Ainsi, quand nous parlons de corps sensible ou, plus précisément, de l’expérience du sensible, nous parlons d’un « corps de l’expérience, du corps considéré comme étant la caisse de résonance de toute expérience, qu’elle soit perceptive, affective, cognitive ou imaginaire. Une caisse de résonance capable tout à la fois de recevoir l’expérience et de la renvoyer au sujet qui la vit, la lui rendant palpable et donc accessible ; capable aussi, par des voies dépassant les outils quotidiens de l’attention à soi, de dévoiler des facettes de l’expérience inapprochables par le retour purement réflexif : subtilités, nuances, états, significations, que l’on ne peut rejoindre que par un rapport perceptif intime avec cette subjectivité corporelle, et qui pourront ensuite nourrir les représentations de significations et de valeurs renouvelées. » (Berger, 2005, p. 52)

Dans cette expérience, le sujet rencontre différents degrés de malléabilité ou de densité intérieure, différents états et changements d’états, passages de la tension au relâchement, de l’agitation à l’apaisement, d’un sentiment à un autre… Le sensible n’apparaît plus ici comme étant le fruit de l’un des six sens objectivés, mais d’une sorte de « septième sens », se révélant dans l’expérience comme provenant, de manière uniformément répartie, de l’ensemble du matériau du corps. Faire l’expérience du sensible n’est plus percevoir le monde, ce n’est plus non plus percevoir son corps, c’est se percevoir percevant, dans une expérience que l’on peut sans doute rapprocher du chiasme de la chair dont parlait M. Merleau-Ponty. Car c’est un fait : l’expérience n’est pas ici seulement ‘vécue’ ; au-delà de ce qu’elle donne à ressentir, se livrent également son sens profond, la valeur qu’elle peut prendre pour la personne qui la vit. Le corps sensible devient alors, en lui-même, un lieu d’articulation entre perception et pensée, au sens où l’expérience sensible dévoile une signification qui peut être saisie en temps réel et intégrée ensuite aux schèmes d’accueil cognitifs existants, dans une éventuelle transformation de leurs contours.

Dans ce processus allant de la perception du sensible à la saisie du sens qui s’en dégage, on assiste à l’éclosion d’un moi qui dépasse le moi social ou psychologique, que nous avons appelé moi ressentant. Celui-ci nous intéresse plus particulièrement, parce qu’il est à la fois sujet connaissant et sujet ressentant. Il se distingue des autres moi en tant qu’il est un moi de rapport touchant les couches les plus profondes de l’intériorité de l’homme. Il touche à l’expérience personnelle, aux confidences corporelles.

Bibliograhie

Berger, E. (2005). Le corps sensible : quelle place dans la recherche en formation ? In C. Delory-Momberger (dir.). Pratiques de formation, Corps et formation (pp. 51- 64). Paris : Université de Paris 8.

Bois, D. (2005). Corps sensible et transformation des représentations : propositions pour un modèle perceptivo-cognitif de la formation. Tesina en didactique et organisation des institutions éducatives. Séville : Université de Séville.

Dauliach, C. (1998). Expression et onto-anthropologie chez Merleau-Ponty. In M. Merleau-Ponty, Notes de cours sur L’origine de la géométrie de Husserl, suivi de Recherches sur la phénoménologie de Merleau-Ponty (pp. 305-330). Paris : PUF.

Husserl, E. (1965). Idées directrices pour une phénoménologie, Vol. I. Paris : Gallimard.

Husserl, E. (1996). Recherches phénoménologiques pour la constitution : idées directrices Vol II. Paris : PUF.

Maine de Biran, (1995). De l’aperception immédiate. Œuvres complètes, IV. Paris : Vrin.

Merleau-Ponty, M. (1964). Le visible et l’invisible. Paris : Gallimard.

Petit, J.-L. (dir.) (1994). Neurosciences et philosophie de l’action. Paris : Vrin.

Richir, M. (1993). Le corps : essai sur l’intériorité. Paris : Hatier.

Danis Bois juillet 2013-small

Extraits de la thèse de doctorat de Danis BOIS Le corps sensible et la transformation des représentations de l’adulte (2007) Université de Séville sous la direction du Dra. Isabel Lopez Gorriz


 

oct 29

Le CERAP répertorié dans le RISC : Relais d’Information sur les Sciences de la Cognition

Le laboratoire Universitaire du CERAP que j’ai l’honneur de diriger (Centre d’études et de recherches appliquées en psychopédagogie perceptive) est inscrit dans la rubrique des laboratoires en sciences cognitives sur le site du RISC : Relai d’Information sur les Sciences de la Cognition regroupant les laboratoires français dans ce domaine (http://www.risc.cnrs.fr/result_labo.php?Region=Ile-de-France). Il devient ainsi accessible pour les étudiants et les chercheurs qui s’interrogent sur le lien entre pédagogie à médiation corporelle et activité cognitive.IMG_0816

Le RISC est une unité mixte de service du CNRS. Il recense les informations nationales et internationales sur les sciences cognitives (séminaires, colloques, journées, parutions d’ouvrages spécialisés) et dispose de bases de données et d’annuaires spécialisés en ligne (chercheurs, laboratoires, cursus de formation). Le Risc s’adresse aux chercheurs, aux étudiants et à tous les acteurs des différents domaines des sciences cognitives.

oct 14

La science et l’art (suite)

Nous avons choisi de soulever la question de la subjectivité dans l’art, ce domaine permet de mettre en exergue la subjectivité qui se glisse dans toute production objective et donne ainsi l’opportunité d’établir un lien entre objectivité et subjectivité. En effet, comme le précise R. Huyghe, l’art ne peut se réduire en théorie à un problème optique.

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