août 30

L’écoute sensible du corps profond par le professeur René Barbier

Préface au livre « Sujet sensible et renouvellement du moi » s/dir de Danis Bois, Marie-Christine Josso et Marc Humpich – 2009

couv le sujet sensibleL’ouvrage dont j’ai l’honneur d’écrire la préface, réalisé par des chercheurs cliniciens autour de Danis Bois [1]correspond, pour moi, à un prolongement original d’un objet de connaissance que j’ai entrepris de connaître depuis longtemps, pratiquement et théoriquement : la question de l’écoute sensible [2].

Les thérapeutes des fascias troublés (fasciathérapie) et les pédagogues du corps en difficulté (somatopsychopédagogie) qui oeuvrent dans cette direction nouvelle, nous offrent dans ce livre une réflexion approfondie et clinique sur le Sensible comme concept clé de cette voie de recherche.

Danis Bois et Eve Berger l’affirment bien : le Sensible « repose sur l’existence, au sein des matériaux dont est fait notre corps (musculaire, osseux, vasculaire, viscéral…), d’une mouvance nommée dans un premier temps « dynamique vitale (…) puis dans deuxième temps « mouvement interne ». ». Ce mouvement interne reconnu est source de connaissance de soi et de l’autre et permet de répondre, de réagir à tout ce qui peut provoquer une perturbation corporelle. Le « Sensible » doit être conçu comme « la modalité perceptive elle-même, par laquelle le sujet peut accéder aux messages ainsi délivrés dans et par son corps ». Cet état d’être est de l’ordre d’un processus vécu et producteur de sens, lieu d’articulation entre pensée et perception. Ce sont des chercheurs sérieux, qui allient la pratique à la théorie et qui nous permettent de reconsidérer l’importance d’une reconnaissance du corps intégral dans le développement harmonieux de l’existence humaine.

On ne dira jamais assez à quel point cette reconnaissance est sans cesse à retrouver et à retravailler. Notre époque a trop tendance soit à esquiver la question du corps sensible, soit à l’instrumentaliser dans l’érection d’un corps spectaculaire qui lui fait perdre sa profondeur. Il me souvient d’avoir écrit il y a plus de trente ans dans la revue « informations sociales » un article sur « l’émotionnalisme » qui déjà, mettait en garde contre cette superficialité du corps .

Notre époque, en même temps, explore de plus en plus subtilement la connaissance du corps et les effets de sens qui lui sont redevables. Certains cliniciens, comme le docteur Deepak Chopra, à partir de la tradition de la médecine ayurvédique, dégagent même une réflexion bouleversante sur la notion de « corps quantique » [3] , au delà de toute apparence charnelle.

L’équipe autour de Danis Bois va bien en ce sens de la connaissance subtile du corps profond.

On sait, par ce livre, que tout part d’une insatisfaction de la pratique et du savoir théorique issus de la profession de Danis Bois, à la fois ostéopathe et kinésithérapeute. Une faille apparaissait dans les techniques du corps imposées pour manipuler les patients. Quelque chose échappait à l’évidence clinique. Il fallait tout reprendre à zéro et trouver un début de solution.

Le travail de terrain exigeant lié à la réflexion pointue a conduit Danis Bois à l’élaboration d’une théorie nouvelle qui a essaimé et à une chaire créée pour lui à l’université Moderne de Lisbonne au Portugal. Comme le montrent les collaborateurs de ce livre, il a su s’entourer d’une équipe de chercheurs impliqués qui ont pratiqué et théorisé avec lui cette pratique clinique.

Ce qui me paraît remarquable dans la théorie du corps sensible, c’est la reconnaissance que tout se joue à deux dès qu’il s’agit du corps. Certes cela est déjà reconnu et accepté dans des pratiques et des théories cliniques proches comme « l’abandon corporel » ou l’ « haptonomie » [4] . Mais chez Danis Bois, « la réciprocité actuante » est au cœur de l’oeuvre. Tout est dans la relation entre deux êtres humains qui doivent être à l’écoute de l’affectivité de l’un et de l’autre. Si « connaissance immanente » il y a au sein du corps vibrant, elle ne peut advenir à la conscience que par l’intimité relationnelle de deux êtres qui se respectent et s’apprécient. Le corps sensible ne se dit pas tout seul, séparé d’autrui, de soi-même et du monde. Il offre sa connaissance intime dans l’échange et le partage d’émotions, d’intuitions et de « prêt de sens » réciproques dont parle Jacques Ardoino dans son éloge de l’intersubjectivité. Le « mouvement interne » du corps apporte alors sa moisson de significations interpellantes et d’ouvertures sur l’inconnu de soi-même et de l’autre. Rien n’est jamais joué d’avance. Tout est sans cesse à découvrir dans l’instant du toucher et dans la présence cohabitée de l’un à l’égard de l’autre. Dans ce moment d’exception, la distinction entre le thérapeute et le patient s’estompe pour ne former qu’un seul être en relation vivante qui s’inclut dans une plus vaste demeure du vivant. La clinique du geste rejoint là une voie de sagesse, une contemplation dans un agir porté par un non-agir au sens taoïste. Peut-être est-ce la vacuité vécue de deux êtres qui opère la guérison, le dénouement des nœuds enfouis dans le corps profond. Le corps-rivière revient à lui-même. Le fluidique l’emporte sur le solidifié. Il me paraît évident que la notion de l’ « advenir » théorisée par Danis Bois va dans le sens de cette pensée asiatique. C’est dire que l’implication est au cœur d’une telle démarche. Encore faut-il préciser qu’il ne s’agit en rien d’un débordement narcissique sur l’autre mais d’une compréhension intime de ce qui fait sens dans la relation singulière, ici et maintenant, comme métaphore vive d’un réseau de relations et d’interactions beaucoup plus global, naturel et social. À l’écoute pratique du corps sensible, je découvre le corps du monde dans toute sa signifiance vécue. Dans le « je suis Cela » de la tradition non dualiste, le corps est tout entier concerné, sans possibilité de séparation artificielle, tout au plus de distinctions fonctionnelles qui n’excluent aucune reliance fondamentale. La multiplicité des regards médicalisés sur le corps distinguent pour le moins, quand elle ne les sépare pas, les innombrables parties du corps sans jamais détruire l’unicité reliée du corps dans la totalité de ce qui vit. Dans le cas contraire, elle ne soigne pas, elle fait mourir. Peut-être que savoir réellement toucher le corps d’autrui, c’est également savoir toucher un arbre sous son écorce et jusque dans sa sève en mouvement ? Les nourrissons ne s’y trompent pas, dans leur qualité d’être sans parole (infans) mais non sans connaissance sensible.

Dernièrement ma petite fille qui vient de naître s’est retrouvée dans les bras d’un moine zen. Elle a rarement été aussi tranquille et sereine qu’en étant ainsi protéger par les fougères de sa présence méditative et de sa « main percevante » (Didier Austry). C’est la raison pour laquelle je pense qu’au delà de sa technicité, le toucher et le massage du corps sensible jusqu’aux fascias relèvent d’une spiritualité laïque incarnée. Elle met en œuvre une phénoménologie cognitive de l’immanence corporelle par l’activation du « vide médian » dont parle François Cheng dans l’ordre de la beauté du monde [5]Voir la page web .

Reconnaître le « mouvement interne » et le vivre exige l’état de « présence » à soi, à l’autre et au monde simultanément. Je suis frappé par l’importance de ce concept de « présence » dans la théorisation de la somatopsychopédagogie. Christine Josso, Danis Bois et Eve Berger, Marc et Géraldine Lefloch-Humpich ou « l’instant présent en conscience » de Sylvie Rosenberg montrent bien que le moment de la présence est essentielle. Une fois de plus, je vois des rapprochements avec la dimension spirituelle de la méditation sans objet dans cet état d’être. La présence n’est pas de l’ordre de la volonté ou du désir. Elle est le résultat d’une quiétude intérieure d’une personne éveillée qui connaît sa charpente d’être intégrée à l’ordre du monde. L’ « attentionnalité » qui en résulte est donc l’expression sensible de cette « pensée de la non pensée » que la sagesse japonaise nomme « hishiryo ». Danis Bois et Didier Austruy sont tout à fait dans cette espace d’être lorsqu’ils écrivent : « Mais, pour nous, la relation au Sensible du corps donne accès à une nature différente de préréflexif, une forme de « pensée non pensée » propre au Sensible ». Sous cet angle le « style » thérapeutique instauré par Danis Bois relève d’une temporalité « autre ». J’ai appris par la pensée asiatique et son ouverture à la non-dualité, la reconnaissance de la nature essentielle de la présence comme instant vécu. Krishnamurti, ce penseur qui m’a longuement influencé, représente sur ce point, une référence incontournable.

Paradoxalement, le présent fait disparaître la temporalité de l’instant tout en reconnaissant sa seule existence. Le sujet réellement présent n’est ni dans le passé, ni dans l’avenir. Il vit dans l’instant même du présent à ce qui est, mais cette instantanéité ne donne lieu à aucune prise temporelle en terme de durée. Le sujet présent n’est pas dans le concept ou l’image mais dans un vide de conscience qui est pourtant un « plein » et non un néant. Un rien qui appréhende le tout. Il n’arrête pas le flux de conscience dans les détours de la mémoire ni ne l’excite dans le projet comme projections de figures d’espérance ou de désespérance tissant un avenir hypothétique. Le sujet présent se vit comme un être au cœur d’une attention vigilante à tout ce qui est et advient. Il passe sans cesse de l’intention à l’attention dans une perception directe de la réalité. Plus exactement sa seule intention est de faire attention. Il demeure parfaitement immobile au sein de l’extraordinaire mobilité du vivant et du monde. Il est sans mouvement psychologique intérieur et n’engendre aucune temporalité ni ne crée aucun espace superflu car il ressent, profondément, un espace sans limite et omniprésent. Il semble être tout l’espace en un seul point. L’infini dans le chas d’une aiguille.

Le sujet présent n’est pas dans un temps psychologique ou chronologique bien qu’il puisse en tenir compte, le cas échéant, pour les besoins d’une vie ordinaire et fonctionnelle. Il est a-temporel, au delà du temps et de l’espace, mais au cœur de ce qui advient. Il est la création même, mais aussi la mort (par la conscience de l’instantanéité de ce qui naît et disparait) et l’amour (par la reliance) nous dit Krishnamurti, comme termes équivalents. Il est jaillissement attentif de l’ écouter-voir dans son rapport aux autres, au monde et à lui-même. Il vit un moment de « pleine conscience » (Thich Nhat Hanh) comme une sorte de « trou noir » cosmique dans la conscience absorbant tout ce qui l’entoure dans sa conscience d’être . N’est-ce pas cet extraordinaire et pourtant si simple moment d’existence que vit le chercheur clinicien du « mouvement interne » propre au toucher institué par Danis Bois ? Plus encore, si j’en crois un peu les praticiens de ce mouvement, une telle pratique ne débouche-t-elle pas sur une joie subtile d’être au monde, liée à ce temps de silence méditatif que le philosophe contemporain Nicolas Go nomme pertinemment « silenciaire » [6] et qui nous fait renaître à l’existence inouïe dans le royaume de chaque instant ?

Notes

[1] Danis Bois, Marie-Chrisitne Josso, Marc Humpich, s/dir, Sujet sensible et renouvellement du moi. Les apports de la fasciathérapie et de la somato-psychopédagogie, collection Forum, éditions Points d’appui, 2009, 454 pages, 25 euros

[2] René Barbier, L’Approche Transversale. L’écoute sensible en sciences humaines, Paris, Anthropos, 1997, 357 p.

[3] Deepak Chopra, Le corps quantique, Paris, Interéditions, 2003

[4] Aimé Hamman et al., L’abandon corporel. Au risque d’être soi, Québec, Les éditions de l’Homme, Stanké, 1993 et Jean-Louis Revardel, L’univers affectif, haptonomie et pensée moderne, Paris, PUF, 2003

[5] François Cheng, Cinq méditations sur la beauté, Paris, Albin Michel, 2006

[6] Nicolas Go, L’art de la joie : Essai sur la sagesse, Paris, Buchet-Chastel, 2004

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août 11

Le mouvement interne et spiritualité

Van goghAujourd’hui, je consacre une grande partie de mon temps à la réhabilitation du corps dans sa dimension sensible. Cette recherche passionnante a donné lieu à l’émergence de nouvelles disciplines, la somato-psychopédagogie, la psychopédagogie perceptive, qui ont largement fait l’objet de travaux universitaires, de communications et de publications. Cependant, si un grand nombre de concepts et pratiques liés à ces disciplines émergentes ont trouvé un ancrage scientifique, d’autres concepts demandent à être davantage cernés et parmi eux, on compte le concept du mouvement interne.

Aborder de façon frontale, l’expérience du mouvement serpentant dans l’intériorité d’un corps, c’est prendre le risque de la controverse de la part des personnes non averties. Notamment lorsqu’aucune théorie scientifique, n’est en mesure d’expliquer la présence d’un mouvement interne qui anime la chair. Cependant, la philosophie donne des pistes prometteuses de compréhension offrant un terreau dans lequel il est encore possible de semer des graines aventurières et audacieuses.

Habituellement, la notion de mouvement est assimilée à un déplacement objectif dans l’espace mis en jeu par tout un substratum anatomique, physiologique et fonctionnel bien connu. Si la physiologie et la neurophysiologie du déplacement objectif dans l’espace sont des phénomènes largement étudiés sur le plan scientifique, l’expérience subjective du mouvement l’a beaucoup moins été car elle implique la notion de conscience perceptive sans laquelle la saisie de la texture invisible par le biais de la sensation corporelle n’est pas permise. Je me suis bien sûr intéressé aux structures et fonctions du corps en mouvement dans leur dimension à la fois objective et subjective, donnant lieu à la création de la biomécanique sensorielle et de la gymnastique sensorielle.

La gymnastique sensorielle aborde le palpable (la forme extérieure, objective du mouvement) et l’impalpable (le vécu, le ressenti, l’intériorité du geste) qui recrute les ressources de l’être profond rassemblées dans un acte total de présence à soi. Dans ce contexte, le terme sentir désigne une sorte de vue intérieure par laquelle l’individu perçoit ce qui se passe en lui même. La perception dont il est question dans cette pratique gestuelle est dévouée aux phénomènes subjectifs qui se donnent dans la mouvement objectif. Cela implique de s’élever au dessus d’un mode de perception habituel.

Mais le mouvement que je souhaite aborder concerne si j’ose dire, une profondeur plus profonde. Il s’agit du mouvement interne qui se meut dans la chair de l’homme et que j’ai déjà abordé sous l’angle de l’ostéopathie fonctionnelle et de la fasciathérapie, dans un autre article de ce site.

merville franceville.JPN

J’hésite toujours à exprimer les circonstances de ma première rencontre avec le mouvement interne. Cette expérience s’est donnée un certain soir de ma vie en 1979 alors que je faisais mes premiers pas dans la découverte de la méditation que je pratiquais de façon autodidacte. Mon intérêt pour la méditation était récent et n’était pas tourné vers une démarche spirituelle. Je méditais parce que je pensais qu’il me fallait développer ma perception pour optimiser mon toucher manuel crânien ostéopathique. En effet les sensations perçues sous la main lorsque l’on touche un crâne vivant sont très subtiles et requièrent une capacité à percevoir les manifestations internes et subjectives. J’adhérais bien sûr pour l’avoir expérimentée à l’idée que la vie se manifeste sous la forme d’un mouvement interne et invisible à l’œil nu, mais je souhaitais approfondir l’exploration de cette animation interne qui se donnait sous la main alors même que la structure anatomique restait totalement immobile. Le fait était là, je ne pouvais pas le contester, il y avait bien un principe de force qui animait le tissu dont l’origine dépassait mon entendement.

Je m’imposais une pratique méditative quotidienne. Elle consistait à m’isoler après ma journée de travail dans une pièce tranquille de ma maison, à fermer les yeux pendant une heure dans une posture immobile, assise ou allongée, et à observer toutes les manifestations intérieures corporelles, psychiques et émotionnelles qui se donnaient à ma conscience. Je traversais durant ces méditations des moments d’ennui quand je ne sentais rien de nouveau ou d’anxiété quand je rencontrais des phénomènes inconnus. Mais à d’autres moments je vivais des instants de félicité, de tranquillité et de calme. J’oscillais ainsi entre ces deux états antagonistes que je ne parvenais pas à contrôler.

Puis un soir, soudainement, de façon foudroyante, en tout cas c’est ainsi que je l’ai vécu à ce moment là, tout mon corps fut animé par un mouvement interne qui concernait chacune de mes cellules. Jamais je n’avais vécu cette sensation si intense et si vraie. Ce fut dans ma vie une expérience fondatrice d’autant que cette animation interne se prolongea dans le temps avec plus ou moins d’intensité jusqu’à devenir permanente quand je faisais l’effort de poser mon attention dans l’intériorité de mon corps.

À la suite de cet événement, je me suis naturellement intéressé à la spiritualité. Je pensais à l’époque que la réponse au questionnement que cette expérience suscitait en moi, ne pouvait se trouver dans une démarche scientifique. Je partis donc à la conquête du graal à la recherche d’une réponse qui pourrait éclairer mon expérience de cette animation interne. J’étais loin de penser que cette initiative me ferait rencontrer de nombreuses péripéties initiatiques. C’est l’époque de mes rencontres avec les grands maitres spirituels de l’Inde et les plus grandes figures du bouddhisme dans les montagnes Himalayennes. Cela correspondait à une période mystique pour moi qui dura une dizaine d’année. En effet, il m’a fallu du temps pour envisager que la rencontre avec la spiritualité n’apportait pas de réponse sérieuse à ma quête, ne reconnaissant pas dans l’enseignement reçu, une équivalence avec mes expériences intérieures du mouvement. Il était question d’autres choses, de chakras, d’énergies de toutes sortes, de corps subtils, de vies antérieures, d’éternité et de manières de vivre pour atteindre le nirvana.

Progressivement, je pris conscience que le monde spirituel était figé, fermé chez la plupart des Maitres que je rencontrais, même si parmi eux, certains m’avaient profondément touché par la qualité de leur présence et par leur sagesse qui paradoxalement me semblait presque inhumaine. C’est finalement, la mentalité des disciples et fidèles de tous bords, que je voyais convertie en une pensée unique et dogmatique qui finit par me convaincre de quitter ce milieu de façon définitive.

De mon passage dans l’univers de la spiritualité je retenais la découverte de Sri Aurobindo que je n’ai hélas jamais rencontré. En 1994, date à laquelle je me suis rendu dans son ashram à Pondichéry et découvrais l’œuvre de ce philosophe, poète et écrivain indien. Selon lui, il fallait davantage incarner la spiritualité dans le corps : un yoga qui ne serait pas essentiellement tourné vers le haut, mais aussi vers le bas. Il mit en évidence une nouvelle énergie descendante, un principe de force qui pénétrait dans la matière. Aurobindo attribuait à la matière une conscience qu’il appela la supra conscience, capable selon lui d’entrer en relation avec la réalité fondamentale qu’il décrivait de la manière suivante : cette force possède des mouvements dans mon corps, possède une masse, des intensités variables. On dirait le déplacement d’une substance vivante[1]. Ce philosophe mentionnait à propos de ce phénomène son caractère non exceptionnel, s’agissant d’une normalité pas encore conquise. Aurobindo proposait pour obtenir la conversion de la matière en conscience de travailler dans son propre corps et de découvrir le principe de conscience qui ouvre le pouvoir de transformer la matière.

Concernant les enjeux autour de la substance et du mouvement, je trouvais que Bergson se rapprochait le plus de ce j’appelais dans les années 80, la dynamique vitale. (1984). Parmi tous les philosophes, Bergson avec Aurobindo est probablement celui qui m’apportait le plus d’éclairage sur la présence d’un principe actif animant la matière, avec l’élan vital comme source de vie et comme force qui traverse la matière. Cette référence allait dans le sens d’une puissance créatrice qui se donne sous la forme d’une poussée interne portant la vie dans une direction donnée et selon un processus évolutif vers l’ouverture spirituelle. Bergson introduit aussi dans sa philosophie la Durée, qui me semblait en phase avec ma recherche de la subjectivité, car elle désigne d’une part, la valeur subjective de l’expérience intérieure relevant de l’élan vital, réalité unique et universelle, et d’autre part, la succession ininterrompue de changements au cœur de la matière dans un geste de conscience capable de saisir la subjectivité pure en coïncidence avec la pure intuition immédiate. « À chaque moment de notre vie intérieure correspond un moment de notre corps et de toute la matière environnante qui lui serait simultanée. Cette matière semble alors participer de notre durée consciente » (Bergson, 1968, p. 56)[2]. En rentrant en elle-même et en sondant sa propre profondeur, Bergson prône pour une conscience qui s’engage au cœur de la matière et de la vie « La matière et la vie qui remplissent le monde sont aussi bien en nous ; les forces qui travaillent en toute chose, nous les sentons en nous » (Ibid., p137).

[1] Satprem : Sri Aurobindo ou l’aventure de la conscience

[2] Bergson H. 1968, Durée et simultanéité, Paris : PUF

 

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